La chronique de Frédérique Schillo publiée dans ces pages relate la peur des juifs israéliens face à la perspective d’un Etat binational. Angoisse bien réelle, basée essentiellement sur le spectre d’une submersion démographique. Dans un Etat démocratique, la communauté dominante numériquement fixe en effet les règles du jeu et les impose à la minorité. Elle détermine la religion dominante, la langue officielle, les institutions etc.

C’est précisément le cas dans l’Etat d’Israël. Depuis sa création, en 1948, il abrite deux nations : les Juifs et les Arabes (musulmans ou chrétiens). Largement majoritaires démographiquement, les Juifs ont défini unilatéralement l’identité nationale de l’Etat. Depuis la couleur de son drapeau jusqu’au contenu de ses programmes scolaires en passant par sa politique d’immigration.

La déclaration d’Indépendance précise toutefois que l’Etat d’Israël garantit une « complète égalité de droits sociaux et politiques à tous les citoyens sans distinction de croyance, de race et de sexe ». Cet engagement a été respecté. Mais concernant les non-juifs, il se limite strictement aux droits individuels. En quelque sorte, pour paraphraser Stanislas de Clermont-Tonnerre, l’Etat d’Israël a tout accordé aux Arabes en tant qu’individus et rien en tant que nation.

Car soixante-dix ans après la création de l’Etat d’Israël, l’intégration des Arabes israéliens ne fait plus débat. Certes des discriminations subsistent – c’est le lot de la plupart des minorités ethniques dans le monde, y compris en France -, mais personne ne peut sérieusement soutenir que les Arabes subissent une quelconque forme de ségrégation en Israël. Médecins, pharmaciens, professeurs, avocats ou ingénieurs arabes se comptent par dizaines de milliers. Sans parler des réussites spectaculaires : juge à la Cour suprême, ambassadeur ou même numéro deux d’Apple.

Soucieux de ne pas compromettre cette intégration socio-économique, les Arabes d’Israël ont systématiquement refusé de s’associer à la lutte nationale palestinienne. Même au plus fort du conflit, par exemple durant la seconde Intifada, les actes de violences contre leurs compatriotes juifs ou contre les forces de l’ordre restèrent exceptionnels. Aujourd’hui, le secteur arabe représente 20 % de la population israélienne et son implication dans des actions terroristes est statistiquement insignifiante.

Ce refus de la violence ne dit rien du sentiment national des Arabes d’Israël. Ils revendiquent sans ambigüité leur appartenance au peuple palestinien. Les deux populations ont l’essentiel en partage : la langue, la religion, la culture. Elles sont en outre cimentées par d’étroits liens familiaux. Depuis la conquête de Cisjordanie par Israël en 1967, la ligne verte n’existe plus pour les Arabes israéliens. Ils peuvent se rendre librement et sans courir le moindre risque – contrairement à leurs concitoyens juifs -, dans ce territoire contrôlé par l’armée israélienne. Cette proximité a considérablement renforcé leur identification au peuple palestinien. Mais force est de constater que cela n’a jamais remis en cause leur loyauté envers l’Etat d’Israël.

Si les Arabes d’Israël écartent toute sédition, ce n’est pas uniquement parce qu’ils jouissent d’un niveau de vie et d’éducation sans équivalent dans le monde arabe. C’est aussi parce qu’ils sont citoyens d’un Etat démocratique. Ils peuvent voter, se déplacer librement, exprimer leurs opinions, servir dans l’administration y compris dans la police. Autant de droits fondamentaux dont les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza sont privés.

L’exemplaire coexistence judéo-arabe en Israël prouve que les deux peuples peuvent parfaitement vivre ensemble. Sans mur de séparation, sans omniprésence militaire, sans atteinte aux droits civiques. J’explique dans mon dernier livre pourquoi la création d’un Etat palestinien est devenue impossible. Le développement des implantations juives en Cisjordanie et l’attachement réciproque à l’ensemble du territoire, de la Méditerranée au Jourdain, invalide à l’avance toute tentative de partage. Israël va donc sans doute à terme annexer la Cisjordanie, Gaza devenant de facto un Etat indépendant.

Longtemps, les partisans de la séparation ethnique ont justifié l’urgence d’une solution à deux Etats par le dynamisme de la démographie arabe palestinienne. Soit Israël revient aux frontières de 1967, soit il se transformera en Etat binational dans lequel les Juifs deviendraient rapidement minoritaires. L’inversion récente des courbes démographiques au profit des Juifs et le retrait de Gaza changent radicalement la donne. Le spectre d’une submersion arabe s’éloigne et désormais des responsables politiques de premier plan envisagent ouvertement l’annexion.

Un examen serein de la réalité montre qu’une telle option n’a rien d’utopique ou de cauchemardesque. Les Palestiniens de Cisjordanie deviendraient des Arabes israéliens, des citoyens de plein droit, au terme d’un processus d’intégration étalé sur plusieurs années. Selon les projections démographiques, les Juifs resteront largement majoritaires entre la mer et le Jourdain, formant au moins les deux tiers de la population, car le taux de fécondité des femmes juives est désormais supérieur à celui des femmes arabes. Pour garantir le caractère juif de l’Etat d’Israël indépendamment du rapport de force démographique, les députés israéliens ont par ailleurs voté l’été dernier la loi Etat-nation. La route est encore longue, elle sera semée d’embûches, mais la dynamique me paraît irréversible.

La perspective d’un Etat unique suscite toutes sortes de fantasmes : la destruction de l’intérieur du seul Etat juif du monde, la fin du rêve sioniste, l’invasion islamiste etc. Aux oracles hasardeux, j’ai toujours privilégié les enseignements de l’histoire. Les tentatives de partage, en 1947 ou à Oslo en 1993, ont provoqué des bains de sang et ont largement contribué à alimenter le conflit. A l’inverse, là où prévaut la loi civile, la même pour tous, Juifs et Arabes coexistent paisiblement depuis soixante-dix ans. A méditer.