L’essor et le déclin des valeurs universelles
L’essor et le déclin des valeurs universelles
Si l’on considère historiquement la notion de valeurs, il apparaît qu’il s’agit sans doute d’une invention relativement récente, née du déclin progressif des grandes conceptions éthiques traditionnelles. Dans un monde privé d’une finalité humaine commune, il ne subsiste plus que des préférences subjectives, dépourvues de tout critère rationnel partagé : c’est précisément ce que nous appelons désormais des valeurs.
Or, dans la mesure où le jugement moral relève essentiellement de la sensibilité, des émotions et des convictions personnelles, les valeurs ne sauraient résoudre la crise morale de la modernité. Elles risquent même de l’aggraver en substituant des préférences individuelles à une véritable réflexion éthique.
À la lumière de ces conceptions, il convient d’examiner la pensée de plusieurs philosophes, à commencer par Friedrich Nietzsche, dont les analyses demeurent d’une remarquable actualité. Pour Nietzsche, les valeurs ne sont jamais l’expression d’une vérité morale. Elles résultent toujours de rapports de force, de passions et d’intérêts. Dans La Généalogie de la morale (1887), il précise qu’« il n’existe pas de faits moraux, seulement des interprétations morales ». Par cette formule, il remet radicalement en cause la possibilité même d’attribuer aux valeurs une validité universelle. Selon lui, la morale dominante procède de ce qu’il appelle la « morale des esclaves », née de la faiblesse, du ressentiment et du désir de transformer une situation d’infériorité en supériorité morale.
Lorsqu’il appelle à une « transvaluation de toutes les valeurs », Nietzsche ne cherche nullement à substituer un nouveau système moral à l’ancien. Son objectif consiste plutôt à dévoiler le caractère fictif, construit et fondamentalement politique de toute hiérarchie des valeurs. Dès lors, le simple recours au mot « valeurs » apparaît comme le symptôme d’une évolution nihiliste : les valeurs continuent d’exister comme des enveloppes vides, alors même que le fondement métaphysique qui leur conférait jadis leur autorité a disparu.
Le sociologue Max Weber (1864-1920) prolonge la réflexion de Nietzsche tout en développant une critique tout aussi radicale de la notion de valeurs. Dans sa célèbre conférence Le Savant et le Politique (Wissenschaft als Beruf, 1919), il affirme que la modernité est caractérisée par ce qu’il appelle un « polythéisme des valeurs », c’est-à-dire par la coexistence de systèmes de valeurs concurrents, entre lesquels aucune décision ne peut être fondée rationnellement.
Selon Weber, la science est incapable de trancher entre des valeurs opposées. Elle peut seulement en éclairer le sens, mettre en évidence leurs implications et montrer les conséquences qu’entraîne le choix de l’une plutôt que de l’autre. Les valeurs ne sont donc pas nécessairement fausses ; elles sont simplement dépourvues de fondement objectif. L’adhésion à une valeur relève d’un choix existentiel, assumé en pleine conscience du prix qu’il implique. Le discours des valeurs ne peut, dès lors, constituer le fondement d’un consensus rationnel. Il ne peut exprimer qu’une décision personnelle ou collective, toujours consciente des sacrifices qu’elle suppose.
Hannah Arendt (1906-1975) établit une distinction essentielle entre les valeurs et les principes politiques. Les valeurs possèdent certes une importance réelle, mais elles ne prennent leur sens qu’à travers l’action politique concrète. Des valeurs telles que la liberté d’expression ou l’égalité garantissent la possibilité pour chacun de participer à l’espace public et de contribuer à la vie de la communauté. Les principes, en revanche, exigent une action publique et un exercice permanent du jugement. Le passage d’un langage des principes à un langage des valeurs correspond, selon Arendt, à un déplacement du centre de gravité de la responsabilité politique.
Au cœur de sa pensée se trouve une idée fondamentale : il ne suffit pas d’adhérer à des valeurs ; encore faut-il agir publiquement pour les défendre. Les valeurs sociales peuvent protéger les voix marginalisées et empêcher certaines formes de domination ou de discrimination. Ainsi, l’affirmation de la dignité humaine constitue un rempart contre les atteintes aux droits fondamentaux.
Mais Arendt met également en garde contre un danger majeur : celui d’une obéissance aux principes juridiques qui abolirait toute réflexion personnelle. Ce qu’elle appelle la « banalité du mal » ne procède pas d’intentions particulièrement malveillantes, mais de l’absence de pensée critique et de jugement moral. Elle alerte contre la tentation de déléguer sa responsabilité éthique à des autorités extérieures. À ses yeux, les nationalismes totalisants exaltent volontiers le sacrifice individuel et transforment l’être humain en simple instrument d’un objectif collectif. L’héroïsme sacrificiel s’inscrit alors dans une logique de mythes politiques glorifiant la mort au service d’entités abstraites. Les régimes autoritaires utilisent les martyrs pour fabriquer une mémoire héroïque et transformer la mort en instrument de mobilisation politique, au détriment de la valeur intrinsèque de chaque individu.
Jean Baudrillard (1929-2007) adopte une position tout aussi critique à l’égard des valeurs humanistes modernes, telles que la démocratie, la liberté ou le progrès, dès lors qu’elles se transforment en simples marques de fabrique. Selon lui, ces valeurs sont devenues des simulacres destinés à masquer le fait qu’elles ne correspondent plus à aucune réalité vivante. Lorsqu’il parle des valeurs, Baudrillard ne s’intéresse pas à la morale classique opposant le bien au mal. Son analyse porte sur l’effondrement même de la signification. Nous vivons, affirme-t-il, dans l’univers du simulacre, où les signes et les images ont remplacé la réalité au point que l’original lui-même a disparu. Sa thèse, volontairement provocatrice, peut se résumer ainsi : la vérité est souvent destructrice, tandis que l’illusion est indispensable à la vie sociale.
Pourquoi le mensonge serait-il parfois préférable à la vérité ? Parce que le mensonge constitue une simulation protectrice, un simulacre qui nous préserve du vide absolu de la réalité. L’illusion ne dissimule pas la vérité ; c’est au contraire la vérité qui cache l’absence de toute réalité ultime. Le mensonge est devenu le seul univers dans lequel nous évoluons, et chaque tentative de dévoiler la vérité ne produit finalement qu’un nouveau simulacre.
Baudrillard illustre cette idée par une scène typique du cinéma hollywoodien. Une jeune femme, sexuellement libérée, provoque un homme en l’invitant à exprimer franchement son désir : « N’aie pas honte, dis-moi ce que tu veux vraiment. » Lorsqu’il rassemble enfin son courage et répond : « Je veux coucher avec toi », elle lui assène aussitôt une gifle retentissante. Pour Baudrillard, la séduction, le jeu et l’illusion assumée valent mieux que la brutalité d’une vérité imposée.
Si Baudrillard est le philosophe de la disparition du réel, Jean Genet est le poète du renversement de la morale. Il ne se contente pas de prendre ses distances avec les valeurs bourgeoises ; il cherche à les détruire en les inversant radicalement. Pour lui, les valeurs communément admises, telles que la loi, la fidélité, le patriotisme et la morale , constituent des instruments d’oppression. En réaction à ces valeurs, il élabore un système alternatif « noir », dans lequel des notions telles que la trahison et le vol deviennent des objets de sacralisation.
Genet est un adepte de l’esthétique du mal, qui transforme la bassesse en objet de grandeur et de consécration. Si la société sacralise la fidélité, Genet sacralise la trahison, car celle-ci représente pour lui la forme ultime de libération de l’individu à l’égard de toute obligation sociale. Lorsque l’on trahit, on demeure totalement seul ; et c’est précisément dans cette solitude que réside la véritable liberté.
Alors que Baudrillard considère le mensonge comme une simulation, Genet préfère la falsification et le masque à la vérité nue. Il érige le mensonge et la trahison en actes de révolte active. Selon lui, la société a établi des catégories du bien et du mal uniquement afin d’exercer un contrôle sur l’individu. Pour sa part, il choisit d’assumer les étiquettes que la société lui a imposées et de les transformer en une identité revendiquée avec fierté.
Les positions de Genet trouvent leur expression dans le domaine cinématographique, notamment chez Jean-Luc Godard, dans des films qui explorent le brouillage des identités, la fascination pour le criminel et la figure de l’antihéros moderne, qui agit selon un code esthétique intérieur plutôt qu’en fonction des lois de l’État. Ainsi, il ne me viendrait jamais à l’esprit de dire à une jeune femme, avec admiration : « Quelle belle robe ! J’ai exactement le même tissu chez moi, dans les rideaux des fenêtres de ma maison. »

