Trois pays arabes au moins ont raté le coche avec leurs Juifs : la Tunisie, la Libye et l’Égypte. Le suivisme arabe n’a pas permis à ces pays arabes de reconnaître la création de l’État d’Israël en 1948.

Cette décision aurait rassuré les nombreux Juifs très intégrés depuis des siècles, qui n’avaient au début aucune intention de quitter le pays où ils vivaient en bonne entente, et aurait contrebalancé la faible propagande sioniste de l’époque.

À l’instar des Français ou des Anglais, ils ne voyaient aucune raison majeure de quitter leur pays natal. Mais en 1948, la Tunisie était encore sous protectorat français et aucune décision ne pouvait être prise par le pouvoir beylical soumis à la tutelle colonialiste.

Dans cette trilogie, nous abordons donc la Tunisie. Les Juifs tunisiens constituaient une matière grise importante et tenaient la majorité des rouages économiques parce que les Arabes étaient pratiquement exclus du système éducatif de la France coloniale.

Les médecins, les ingénieurs, les commerçants, les investisseurs, et les quelques industriels juifs assuraient la bonne marche du pays puisque la France avait confié aux universités islamiques, telle la Zitouna, le rôle d’éduquer la masse des Tunisiens musulmans.

Les dirigeants arabes tunisiens, surpris par une autonomie interne obtenue rapidement sans guerre, n’avaient pas suffisamment anticipé le départ des Français et leur nécessaire remplacement.

Ils auraient donc dû rassurer les Juifs et les inciter à rester dans leur pays. Pour cela, l’analyse du problème israélien devait être abordé avec une approche purement pragmatique tunisienne. Ils en avaient les moyens et le pouvoir.

La Tunisie et Israël avaient maintenu des liens, certes limités, depuis les années 1950. Les deux pays étaient favorables à des relations apaisées et la Tunisie était à l’époque persuadée qu’Israël pouvait l’aider dans sa quête d’indépendance.

D’ailleurs, les Tunisiens avaient pris l’initiative des contacts aux Nations-Unis puisqu’en juin 1952, Bahi Ladgham, confident du leader nationaliste Habib Bourguiba, avait rencontré Gideon Rafael. Bourguiba était en effet persuadé qu’il ne devrait pas viser l’élimination d’Israël mais plutôt la promotion de la paix dans la région.

En 1956, après la déclaration de l’indépendance de la Tunisie, il rencontra secrètement Jacob Tsur, l’ambassadeur d’Israël en France. Au cours de la même année, Tsur rencontra le ministre tunisien des finances, qui souhaitait l’assistance d’Israël pour la mise en place de coopératives agricoles.

Si Bourguiba avait été au bout de ses convictions en reconnaissant l’État d’Israël, il aurait stoppé net la première alyah juive tunisienne de 1956-57, de l’ordre de 40.000 juifs sur 110.000.

Les arguments des envoyés sionistes auraient buté sur une réalité pacifique qui pouvait décourager les Juifs en Tunisie à tenter l’aventure. L’hémorragie aurait été endiguée si les Tunisiens avaient marqué leur confiance envers leurs citoyens juifs qui voulaient être rassurés.

Le conflit de Bizerte en 1961 déclencha la deuxième vague de départ de 40.000 Juifs supplémentaires qui ont eu peur de subir les conséquences du départ des militaires français de Tunisie, garants de la sécurité juive.

Les Juifs n’étaient pas partie prenante dans le conflit entre deux monstres politiques, De Gaulle et Bourguiba, sur fond de querelle militaire. Le Mossad prit alors la balle au bond, d’abord à Bizerte, puis ensuite à Tunis pour susciter une peur collective en accentuant le risque de vivre dans un pays arabe, ennemi d’Israël.

En pleine guerre de Bizerte, il avait organisé le départ des Juifs de Bizerte vers Tunis, première étape avant Israël ou Paris.

Mais le gouvernement tunisien avait adopté une attitude négative de silence. Au lieu de s’adresser aux Juifs pour les rassurer, au lieu de donner la parole à Bourguiba pour inciter les Juifs à rester, il adopta par fierté un silence mystérieux, laissant l’hémorragie se poursuivre.

Il restait encore 30.000 Juifs qui avaient choisi de rester dans leur pays, bravant ainsi tous les risques auxquels on les vouait. La Guerre des Six-Jours sonna le glas de toute présence juive en Tunisie.

Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Caïd Essebsi, au sentiment antisémite non camouflé, laissa la rue aux émeutiers pendant deux jours, le temps d’incendier la grande synagogue de Tunis et de brûler certains commerces juifs et le temps que Bourguiba vieillissant ne donne l’ordre de mettre fin au désordre.

Les derniers Juifs restants firent leurs valises pour quitter définitivement le pays et laisser 1.500 des leurs assurer une présence symbolique à Djerba.

À compter de ce jour-là, les relations se dégradèrent et s’envenimèrent lorsque l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) trouva refuge à Tunis.

L’opération Jambe de bois, menée par Israël le 1er octobre 1985, consistant en une attaque du siège de l’OLP à Hammam Chott à près de vingt kilomètres de Tunis, mis fin aux espoirs de réconciliation. On dénombra entre 100 à 271 morts, parmi lesquels des civils tunisiens.

Mais la Tunisie n’avait pas gardé de rancune puisqu’elle a joué un rôle primordial dans les pourparlers secrets entre l’OLP et Israël qui avaient abouti à l’autonomie palestinienne en septembre 1993. Peu de temps après, une délégation israélienne avait visité la Tunisie pour ouvrir des pourparlers.

Salah Missaoui, directeur général au ministère tunisien des Affaires étrangères, ne voyait pas d’obstacle à l’établissement de relations diplomatiques avec Israël. En 1993, Yossi Beilin, alors vice-ministre israélien des Affaires étrangères, visita la Tunisie.

Des liens téléphoniques directs furent établis en juillet 1993. Après la fermeture des bureaux de l’OLP en Tunisie en juin 1994, les premiers touristes israéliens commencèrent à arriver avec leur passeport bleu.

En 1994, des canaux de communication furent ouverts avec Israël à travers les ambassades de Belgique à Tel Aviv. Le ministre tunisien des Affaires étrangères, Habib Ben Yahia, et le ministre israélien des Affaires étrangères, Ehud Barak, se rencontrèrent à Barcelone en 1995 pour élargir les relations officielles entre les deux pays, confinées jusqu’alors à «deux canaux de communication» dans les ambassades de Belgique.

Le 22 janvier 1996, le secrétaire d’État des États-Unis Warren Christopher annonça «que pour la première fois Israël et la Tunisie vont établir des relations officielles dites bureaux d’intérêt».

Conformément à ce plan, Israël ouvrit un bureau d’intérêt en Tunisie en avril et, six semaines plus tard, en mai, le diplomate tunisien Khemaïs Jhinaoui, futur ministre des affaires étrangères, arriva en Israël pour ouvrir le bureau d’intérêt de son pays à Tel Aviv.

La lune de miel dura jusqu’aux années 2000 après le début de la seconde Intifada. Le 22 octobre 2000, le président tunisien Ben Ali annonça qu’il rompait tous les liens diplomatiques avec Israël à la suite de la «violence dans les territoires autonomes palestiniens». Israël exprima alors sa déception.

Le ministère israélien des Affaires étrangères déclara : «Il apparaît que la Tunisie a choisi de renoncer à son rôle potentiel de passerelle de dialogue entre Israël et ses voisins, nuisant ainsi à l’effort crucial pour promouvoir la paix dans la région».

En 2014, lors d’une séance de l’assemblée constituante destinée à voter la confiance au gouvernement, Amel Karboul fut accusée d’avoir voyagé en Israël, ce qui la rendit coupable de normalisation avec «l’entité sioniste».

Mehdi Jomaa prit alors la défense de sa ministre, indiquant que ce voyage avait eu lieu en 2006 dans le cadre d’une formation destinée à des Palestiniens et pour laquelle elle était obligée de passer par Tel Aviv.

Les Juifs de Tunisie ne furent pas les seuls à subir l’hostilité des dirigeants arabes envers leurs propres populations juives. Dans plusieurs pays arabes, les Juifs ont fui, même s’il reste encore des Juifs fragiles dans le monde arabe, comme à Djerba. L’Histoire gardera trace des 800.000 Juifs des pays arabes qui ont abandonné leur terre ancestrale.

La Tunisie n’avait pas fait exception. Les Tunisiens ont raté le coche avec leurs Juifs. Au lieu de les rendre conscients de leur maladresse, sinon de leur échec, les Tunisiens ont transformé leur déception en une haine farouche à l’égard d’Israël. La Tunisie, réputée modérée du temps de Ben Ali, est devenue un pays extrémiste sous la coupe des islamistes.

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