Pour aussi spectaculaire qu’il soit, l’arbre Dieudonné nous cache la forêt.

Nous ne devrions pas focaliser notre vision sur ses spectacles, ni nos humeurs sur ses déclarations abjectes, mais bien plutôt prendre la mesure de ce qu’ils révèlent.

Il n’est qu’un symptôme, l’instrument de mesure de la détestation antijuive qui se montre dans toute son horreur aujourd’hui en France pour qui sait voir et nommer les choses.

Il est bien sûr salutaire d’avoir mis un terme légal et fiscal à ces vomissures mais il ne faut se faire aucune illusion en croyant l’abcès percé, la plaie parée et prête à cicatriser. Car l’infection est torpide, profonde et étendue.

Dés que l’on se mêle de dénoncer l’antisémitisme en ce pays des Lumières et de la Laïcité — bien comprise, ce qui est loin d’être toujours le cas —, on est taxé d’exagération, voire de paranoïa.

Or Dieudonné révèle — c’est son seul mérite — des mouvements beaucoup plus insidieux et d’autant plus dangereux qu’ils sont en général déniés.

Les appels à la haine antijuive du bateleur de l’immonde ne datent pas de décembre dernier, il sévit sur ce mode depuis au moins dix ans. Au reste, on peut s’étonner de la tolérance des instances judiciaires et fiscales à faire appliquer la loi.

Il aura fallu qu’un représentant visible de l’establishment médiatique soit attaqué sur sa seule judéité — en regrettant, excusez du peu, que chambres à gaz et fours crématoires ne soient plus en activité —, pour que les journalistes, et les politiques à leur suite, décident de s’intéresser aux déjections antisémites du clown sinistre.

Les Juifs ont connu une vraie histoire d’amour avec la France, premier pays à leur avoir donné accès à une entière citoyenneté.

Ceux-ci lui ont bien rendu par un patriotisme sans réserve et une fidélité républicaine célébrée chaque shabbat dans les synagogues par la Prière pour la République française.

Mais un siècle après l’émancipation, voici que l’affaire Dreyfus la remit dramatiquement en question.

Si la foule put hurler « mort aux Juifs » dans le pays hautement civilisé des droits de l’homme, c’est que l’émancipation n’était qu’un leurre et que seul l’État juif pouvait leur apporter sauvegarde et sécurité.

Certes le capitaine fut réhabilité, mais l’antisémitisme prospéra entre les deux guerres et culmina avec Vichy, qui donna toute sa mesure en anticipant et outrepassant les exigences nazies.

Certes les trois-quarts des Juifs de France échappèrent aux massacres — un record en Europe occupée — grâce aux réseaux de solidarité.

La fallacieuse geste gaullienne selon laquelle la France entière avait résisté comme un seul homme au nazisme fit le reste : la communauté nationale parvint à se reformer ; les Juifs purent rester attachés à leur pays.

Survint la Guerre des Six Jours précédée de peu par la soudaine volte-face gaullienne, qui mit les Juifs de France en opposition ouverte avec leur gouvernement.

Cependant l’opinion publique française restait alors majoritairement favorable à ce minuscule pays qui avait héroïquement — miraculeusement selon certains — vaincu la coalition des pays arabes acharnés à sa perte et à l’égorgement de ses habitants.

L’antisémitisme restait alors confiné dans une extrême droite délégitimée par l’Occupation et dans les milieux catholiques intégristes refusant de rompre avec l’antijudaïsme multiséculaire à l’encontre du « peuple déicide » en dépit des résolutions officielles de l’église promulguée par Jean XXIII.

Et voici que les provocations de la Dieudosoralie — car n’oublions pas Soral, le prétendu idéologue — viennent poser d’impitoyables projecteurs sur un courant de la société française que l’on refusait de prendre sérieux, voire de reconnaître.

La nouvelle judéophobie, désormais impossible à glisser sous le tapis de la bien-pensance, n’a même plus honte d’elle-même.

Elle s’estime légitime dans ses nouveaux habits tissés en proportions variables d’antisionisme et de conspirationnisme.

Elle s’autojustifie au nom de la liberté d’expression, confondant ainsi un droit fondamental de la démocratie avec celui de dire n’importe quoi.

Elle se propage impunément sur les réseaux dits sociaux par la grâce du net impossible à réguler.

L’antisémitisme s’est presque (il lui reste l’anonymat) totalement affranchi de l’opprobre qu’il traînait depuis la Shoah. Il suffit de voir le déferlement des commentaires défendant l’insoutenable au nom de la dérision omnipotente, de la liberté de parole, de l’ignorance revendiquée ou de la haine communautaire.

Ainsi, la quenellisation des esprits diffuse dans de larges secteurs de la société française, malheureusement impossibles à quantifier.

Cet antisémitisme nouvelle mouture se pare des atours de la rebelle attitude par un prétendu “mouvement antisystème”, dernière veulerie pour éviter les procès : l’antisémitisme n’est pas une opinion mais reste encore un délit en France.

On constate cependant sans surprise que ce système à abattre n’est autre que le capitalisme apatride et mondialisé via l’axe Washington/Jérusalem, c’est-à-dire la finance internationale aux mains crochues des Juifs.

Vieille resucée de l’inusable Protocole des Sages de Sion — record des ventes avec Mein Kampf dans les pays arabo-musulmans comme vient encore de le démontrer la dernière foire du livre de Marrakech — qui ne peut que séduire l’extrême-gauche en mal d’ennemis de classe et nostalgique des luttes anticoloniales.

Il ne reste plus que les benêts et les ignorants pour croire encore que les photos de quenelles fièrement composées devant les lieux ou des figures symboliques des Juifs — et de leur extermination ! — ne seraient qu’un signal d’exaspération devant un système qui ne leur laisse que peu de chances d’intégration.

Cette piètre justification en direction des forcenés de la culture de l’excuse ne saurait abuser quiconque ayant des sens et un cerveau en état de fonctionner.

Les raisons par lesquelles nous en sommes arrivés là ne manquent pas, étudiées par d’éminents penseurs hélas peu audibles car ostracisés par les médias généralistes, voire honnis pour crime de lèse bien-pensance.

La République ne veut plus imposer les règles de l’intégration à la française. L’école, censée enseigner les savoirs, les bases de la rationalité et de l’esprit critique n’en a plus ni les moyens ni probablement les ambitions.

La classe politique ne raisonne plus qu’en termes quantitatifs et quelques millions de votes musulmans compensent largement l’abandon de valeurs démocratiques et laïques. La realpolitik impose au Quai d’Orsay de nouvelles distorsions dans sa vision géopolitique du Moyen-Orient.

À quelques exceptions près, l’ensemble des médiacrates — victimes consentantes des théories gramscistes —, adhère au narratif obligeamment fourni par la propagande dans le cadre du conflit israélo-arabe qu’elle contribue à importer et attiser dans notre pays et singulièrement dans nos banlieues.

La république peut-elle se reprendre ? Tout dépend de la manière dont elle saura mobiliser ses citoyens, en particulier musulmans, autour de ses valeurs. Le fiasco de la mobilisation appelée par le courageux imam Chalgoumi au lendemain des meurtres de Merah laisse peu d’espoir.

Plus besoin de canari dans la mine car le grisou est d’ores et déjà repérable : spectaculaire, assourdissant et pestilentiel. Encore faudrait-il que les trois singes aient le courage de quitter leur veule posture de confort.