Qui a le droit de pleurer ? Qui est consciemment éclairé de ce que signifie une vie d’être humain ? La question est prétentieuse, académique ou futile. Il est bien plus difficile d’oser avancer sur les traces poudreuses de corps et d’âmes disparues. Il est encore plus délicat, voire peut-être obscène pour notre génération (je suis né au sortir du camp de Majdanek) de pleurer des vivants que nous n’avons jamais vus et que nous ne rencontrerons pas.

Une sorte d’imperfection. Il est curieux comme l’être croyant se pense capable de « réparer », en partenariat avec le Créateur, une humanité qui naît, croît et disparaît. Là aussi, des choses de grande banalité, voire de bestalités sélectives : l’un est pris, l’autre est préservé, caché, blessé, détruit, humilié ou encore, parfois, réparé pour un temps. Au fond de sa citerne, abandonné et vendu par ses frères, Joseph ne pouvait rien imaginer de ce que nous lisons aujourd’hui comme un récit inspiré. Son odyssée ou midrash, selon nos références, a donné lieu à de multiples gloses qui hésitent entre le conte, le mythe, la foi ou le miroir d’esprits effrayés par le devoir d’exister dans un environnement qui reste terrifiant.

Recevant le Prix Nobel de Littérature pour son oeuvre écrite en yiddish, Isaac Bashevis Singer affirma à Stockholm et répéta l’oracle comme une litanie tissées par-dessus et bien au-delà des longues tresses empilées dans les chambres voisines des fours crématoires, comme ces milliers de journaux intimes qui arrivent par avions entiers pour être lus et transmettre enfin un peu d’un enfer innommable. Il disait:  « Quand je mourrai, je rencontrerai tant de personnes connues qui parlaient le yiddish et, lorsqu’ils me verront arriver, il me demanderont : « Alors, quel est le dernier ouvrage paru ? » Il le disait avec un sentiment de paisible gaité à faire un bon mot sur une certitude de la foi juive dont il doutait mais il savait que rien ne dépendait de lui, ni de quelque vouloir humain.

Une chose est sûre : nous sommes bien peu à avoir vraiment conservé l’héritage yiddishisant de son temps comme des mémoires de territoires autrefois largement peuplés par des Juifs qui observaient des rites locaux. Ils avaient parfois du mal à s’entendre entre dialectes pourtant proches. La langue de la mère ou « mamè-lush’n/מאמע-לשון » scellait une identité indubitable dans le parler, le mussar\מוסר ou la tradition, le maintien ou la décence morale, voire parfois le trop-plein de pudibonderies ou d’attitudes négligées. Un culot sinon une vraie arrogance ou encore cette limpidité de l’âme des « pauvres d’Israël » dont certains avaient survécus et que l’on peut rencontrer lorsqu’on s’écarte des buzzes bling-bling de shows mémoriels.

Uriel Weinreich, le fils de Max l’historien du troisième Reich et du nazisme, a déclaré que le yiddish était une langue sans Etat et sans armée, sans flotte. A ce titre, il est bien plus : il est « le pouvoir-survivre » pour causer moderne. D’expulsions en expulsions, du Rhin frontalier de la langue d’oïl française au schwäbisch ou souabe, au bavarois des Alpes suisses, allemandes et autrichiennes, le « jargon » a serpenté par tous les méandres de cette Mitteleuropa charriant des hésitations entre l’internationale, la valse tourbillonnante jusqu’à l’estuaire du Danube et l’hymne à la Joie alémanique. Puis, le yiddish s’est élargi au monde slave de Pologne, de Slovaquie, d’Ukraine, arrêté par interdit de pénétrer dans les terres virginales de la Sainte Russie très chrétienne et byzantine.

Qu’est-ce à dire ? Que les 25 langues et dialectes que l’on retrouve dans le yiddish se sont fondus en une lingua franca devenue judaica vernaculaire tirée aux sources mentales de langages issus de paysanneries agricoles (pagani) et christianisées de l’Europe. Le judaïsme ashkénaze y a transfusé beaucoup de son âme sous des milliers de formules talmudiques, bibliques et targoumiques en langues araméenne et hébraïque.

Ici commence le souffle long et puissant, océanique qui, de Babylone et de Jérusalem a insufflé la transmission de la foi, d’un langage, d’une identité connue et assumée – parfois repoussée ou contestée par ceux-là même qui trouvaient l’héritage trop pesant. Il faut le noter : la langue est apparue au 10e siècle chrétien. L’univers romain se scindait alors des réalités franques et germaniques tandis que l’Empire romain chrétien d’Europe occidentale anathémisait les patriarcats d’Orient, à commencer par Constantinople (990-1054).

Le yiddish a conféré une identité universaliste, enracinée dans le langage, sa mémoire d’Orient. Il s’est structuré  comme une nationalité au-delà des nationalités et de toute citoyenneté. Une sorte de passeport de la Parole garantissant un statut de résident temporaire ou permanent dans tel pays d’accueil qui évoluerait, au gré des incertitudes et d’esprits versatiles mais constants, en une vraie reconnaissance d’intégration. D’où le mirage tenace d’acquérir une nationalité et les droits de citoyens. Le locuteur yiddishisant tient son identité d’autres références qui ne s’attachent pas aux persécutions, à la haine, aux exclusions. Il est question de l’être intime. C’est positif et plénier.

« La civilisation technique est la victoire de l’homme sur l’espace ; mais le temps demeure inviolé. Nous pouvons triompher de la distance, mais non pas ramener le passé ou sonder l’avenir. L’homme l’emporte sur l’espace, mais le temps transcende l’homme » (Abraham Heschel, Bâtisseurs du Temps). En ce sens, le langage est né dans des espaces variés, chargés de contradictions culturelles et mentales. Il transcende le temps par la transmission de paroles d’éternité.

Comme l’affirme un vieux proverbe yiddish : « di malukhim geien nit arumet af der erd/די מלאכים גייען ניט ארומעט אויף דער ערד – (personne ne voit d’anges parfaits se promener ici par toute la terre) » : certes, car le passé de tout être humain n’est ni pire ni meilleur que toute destinée, quelle qu’en soit l’origine.

Nos générations, depuis 1856, puis 1880 jusqu’à aujourd’hui, ont assisté et continuent de participer, par une extravagance de l’histoire, à des temps d’abominations de la désolation suivis d’années de rétablissements prophétiques. N’est-il question que des Juifs ? Quels Juifs ou bien quelle « âme qu’emplit un souffle de vie » ?

Qui est concerné par les paroles du Prophète Daniel sur l’abomination dévastatrice (« shiqquts (me)shomem\שיקוץ (מ)שומם-שקוץ שמים »), reprises dans le premier livre des Maccabées (1, 54), dans le Talmud de Babylone Taanit 28b et dans le Nouveau Testament (Matthieu 24, 15-16; Marc 13, 14; Luc 21, 20-21). Entre corruptions au singulier ou au pluriel dans la Septante, les atrocités effroyables de destructions dues aux péchés menés à l’excès, inconscients ou hors-normes des uns comme des autres, puis des instants de rétablissements tout aussi pluriels…

Certains pays semblent découvrir après de longues rêveries ou « siestes » hypnotiques, volontaires ou insouciantes, la réalité d’un rejet inscrit dans l’histoire et dont la véritable dimension est méta-historique : antisémitisme, anti-judaïsme, anti-sionisme, maintenant les sentiments anti-israéliens.

Il existe des impulsions constantes à vouloir éradiquer, de manière récurrente, les Juifs à part entière, ceux qui leur sont liés par le sang ou par l’origine réelle ou supposée, souvent onirique et fantasmée. L’Ukraine en est un exemple particulièrement tragique et expressif, d’autant qu’en Israël, Juifs et non-Juifs font preuve d’une vraie solidarité d’origine et d’allégeance à l’Etat hébreu. En Ukraine la dévastation mentale et physique, inter-ethnique et pan-religieuse atteint des sommets d’abominations irrationnelles alors que chacun s’imagine rendre un culte à Dieu (Jean 16, 2).

La France perçoit cette agression à travers les péripéties terroristes qui s’y font jour dans une société nationale hésitant entre l’utopie d’une communion nationale unitaire et les déliquescences identitaires. Il s’y accroche le flot persistant qui donne maintenant de la voix d’antisémitismes innés, ambigus, rampants. Le Grand Rabbin qui sert en France en appelle aux valeurs de la République. Il a raison de le faire, mais celle-ci s’est bâtie hors de toute référence à l’émergence nationale d’un Islam national.

Il faut bien constater que les autorités religieuses chrétiennes de France soutiennent trop discrètement – et presque par défaut – les appels à la vigilance de communautés juives hexagonales et polymorphes.

La France se recentre sur les crises de 1905, de séparation entre les Cultes et l’Etat, principalement entre l’Eglise catholique alors engluée dans une Affaire Dreyfus. Les bonnes âmes de la tradition républicaine invoqueront Charles Péguy, la Beauce chrétienne ou Léon Bloy. On est à la frange historique d’un pays fait de clarté ambigüe, de droits de l’homme et du citoyen acquis au nom de la décapitation du roi Capet qui tenait rang ecclésiastique romain. Monsieur de Talleyrand, ordonné prêtre puis évêque contre son gré, précipita la vente des biens de l’Eglise catholique de France et instaura l’instruction publique.

C’est à ce moment qu’il faut remonter pour voir l’ambiguïté de décisions qui continuent de soulever la République. C’est un prêtre assermenté (l’Abbé Grégoire) qui accéléra la reconnaissance des Juifs comme citoyens à part entière de la France révolutionnaire et l’Empereur corse détermina un consistoire israélite sans vraiment tenir compte des Lois mosaïques.

Rien de tel du côté de Kiev, de Kharkiv et de L’viv pour parler ukrainien où un Juif reste un hébreu, un métèque et un étranger, un déplacé. Il est un « zhyd\жид », terme commun au polonais, au biélorusse et aux dialectes d’Ukraine prolongeant l’insulte séculaire de « youpin, yike etc. etc… ». Dans la guerre actuelle du Dombass ou les querelles âpres entre Hassidim de Breslov et paysans locaux d’Ouman, la haine se règle à coups de hâche et de machette depuis trois siècles. Chacun a ses Juifs ou ses « zhydy », les appelle ou les expulse. On se caresse dans le sens de ses intérêts avant de s’exclure au nom de l’Indicible.

A l’Est, les valises ont toujours été prêtes même si elles étaient confisquées au moment du départ. En Occident, les choses sont plus subtiles, délicates, peut-être pas très belles. Vichy aurait ainsi déchu ses Juifs de leur nationalité tout en leur garantissant leur citoyenneté. Les Néerlandais ont passé des lois stupéfiantes qui aboutirent à ne protéger aucun Juif de souche ou « converti » au christianisme. Les Slovaques s’opposèrent à une hiérarchie catholique nazifiante, ce qui conduisit aux développement de mouvements de résistance juive inédits.

Mais… Aujourd’hui nous sommes 71 ans après la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau par l’Armée Rouge. La France vient de commémorer le dixième anniversaire du martyre d’Ilan Halimi. En ce jour mémorable, la ministre de la Justice s’en va pédaler en réserve de la République tandis que le Grand Mamamouchi persan atterrit chez la Fille aînée de l’Eglise en provenance d’une Rome où les sculptures de « nus » furent pieusement couverts pour ne pas froisser le président Rohani, mollah chiite et businessman averti. Où ne vont pas se nicher les atomes crochus d’amitiés particulières…

La France est en guerre contre l’Etat Islamique et ses groupes associés d’Afrique. A Jérusalem, le Patriarche Cyrille de Moscou a placé – il n’y a pas si longtemps – une couronne de fleurs à Yad-VaShem, le Mémorial de la Déportation, sans mentionner une seule fois l’Etat d’Israël. Il souligna pourtant à trois reprises « le rôle majeur et héroïque de l’Armée Rouge et soviétique qui libéra les camps de concentration avec l’aide de partisans juifs qui suivirent ensuite d’autres chemins » (sic) …

Voici quelques jours, une jeune philosophe s’interrogeait en ligne : que se passe-t-il ? Combien de temps les Juifs ont-ils pu vivre quelque part de manière paisible ? Question émouvante, style « fraîcheur de vivre en post-modernité », une interrogation authentique. Ne pourrait-on pas répondre que certains Juifs furent présents en Allemagne, sans discontinuer, sur une période de sept cents ans. D’autres parleraient des Juifs d’Italie ou d’ailleurs. Est-ce bien raisonnable ? Les Juifs d’Asie Centrale n’étaient pas revenus lors de l’Edit de Cyrus (considéré comme messie païen) et ont survécu de l’exil post-babylonien à l’an 1992 (après la chute des républiques soviétiques) dans des pays où ils ont attesté de l’existence judaïque.

Les Juifs d’Ukraine et ceux de France ont été les plus nombreux à faire leur aliyah en Israël en 2015/5775. Les médias russes prévoiraient qu’environ 700 000 Juifs européens pourraient monter en Israël ou rallier diverses diasporas juives au cours des prochaines années. On en vient à se demander pourquoi tant d’Israéliens et de Juifs de l’Est-européen se rédéploient dans tous les pays d’Europe centrale et orientale, en dépit de tous les pogroms du siècle passé, des trahisons et des spoliations comme dans un mouvement de « contractions contradictoires » – le retour à Sion et Jérusalem devient parallèle à une reprise de nouvelles dispersions vers des vieux territoires de la tragédie et de la vitalité hébraïques. Quitte à se précipiter pour accepter un passeport espagnol ou portugais mémoriel et opportun pour certains. Est-ce bien raisonnable ? Y a-t-il raison raisonnable en la matière ?

Le 27 janvier, jour mémorial de l’Holocauste et de ses diverses victimes – il serait opportun non seulement d’en prendre conscience mais encore de le vivre avec authenticité – a toujours lieu au cours de la Semaine de Prière pour l’Unité des Chrétiens à Jérusalem. Je n’y suis pas cette année mais participe à l’élaboration de cet événement annuel. Le contexte chrétien est tel qu’à aucun moment la Shoah ne peut être rappelée. Nul ne peut connaître le secret des âmes, mais les altérités sont à fleur de peau, en sus des disparités théologiques pratiquement incompressibles dans ces Lieux de Présence divine où le poursuit le combat contre Satan dit le Diable.

C’est le Ministre des Affaires Etrangères de l’Etat d’Israël, Silvan Shalom (récemment démissionnaire du gouvernement) qui, le 1er novembre 2005, proposa l’adoption d’un jour internationalement reconnu, affirmé par l’Organisation des Nations Unies, pour le Souvenir de l’Holocauste (Résolution 60/7) décrit comme suit : « Ce jour commémore le génocide qui conduisit à la mort (selon les estimations) de six millions de Juifs, deux millions de Roms, 250 000 personnes handicapées mentalement ou physiquement, 9 000 homosexuels assassinés par le régime nazi et ses collaborateurs ».

Quel est l’impact réel de ce Jour mémoriel dans le monde entier ? Le judaïsme rappelle la Shoah après la célébration de Pessah, en Israël. D’autres jours existent, pour les communautés de la diaspora, en particulier au seuil de Rosh-Hashanah. Il y a aussi les nombreuses « hazkarot\הסכרות », prières de mémoire des morts.

Le journal israélien HaAretz daté du 26 janvier 2016 a publié un article dans lequel une experte émérite de l’Université Hébraïque de Jérusalem (Rachel Elboim-Dror) expliquait comment Théodore Herzl aurait nui aux Arméniens lors de ses entretiens avec les représentants de la Sublime Porte ottomane (texte repris du 01.05.2015). Tel est le sentiment ancré dans la hiérarchie arménienne de Jérusalem et du Proche-Orient.

Il y a tant de points communs entre les destinées juives et arméniennes, y compris une fidélité exceptionnelle à la terre d’origine. Où, quand, de quelle manière l’Etat d’Israël et ses citoyens, les Juifs du monde qui partagent souvent les mêmes diasporas que celles des Arméniens montrent-ils, en ce Jour international de l’Holocauste, une solidarité fraternellement humaine avec et envers les victimes des génocides de 1915 ? Les Chrétiens d’Orient, les Grecs du Pont-Euxin ? L’an 2015 a passé si vite qu’il est rattrapé de manière tragique par tous les meurtres en masse d’un Proche-Orient en feu.

Abomination dévastatrice ? Peut-on répondre par la phrase : « suis-je le gardien de mon frère » (Genèse 4, 10) ? Comme un Caïn poltron, terrifié à l’idée d’être tué à son tour si Dieu ne le protège pas ? Oui, l’antisémitisme est vivace alors qu’on se paierait volontiers de slogans affirmant des solidarités identitaires que l’on crie ou affiche jusqu’à s’enfoncer la tête et les yeux dans le sable ou le bitume.

Lentement, les démons flânent sur les terres du soleil couchant, d’une Europe dont le Rav Léon Yehudah Askénazi (Manitou) avait intuité les nécessaires hémorragies sur la durée de siècles de rencontres trop furtives entre Juifs et Chrétiens, voire, pour un temps bref, des Musulmans méridionaux d’Espagne ou d’Ukraine.

L’Expulsion d’Espagne, le fascisme et le nazisme du 20e siècle et, plus tard, la saignée de sève judaïque hors de l’empire post-soviétique. En l’an 2000, j’étais chargé d’accompagner, à Jérusalem,  Petru Lucinschi, le président de la République de Moldavie et le métropolite Vladimir de Chisinau/Kishinev. Ils avaient été les seuls « officiels » à accepter spontanément de visiter le Quartier juif de la Vieille Ville de Jérusalem et de passer 4 heures à Yad VaShem. Le président utilisait son « temps libre » à visiter les quartiers juifs m’expliquant que le départ des Juifs (dont Avigdor Liberman) laissait le pays exangue et sans âme. Au fond, Manuel Valls fait de même quand il harangue la nation française sur les conséquences dramatiques qu’aurait le  départ des Juifs de la République vers Israël ou ailleurs.

Voici ce que Léon Poliakov écrivait voici 65 ans : « Bouc émissaire traditionnel, le Juif servait-il de cible offerte à l’exercice d’une haine à l’état pur, au déferlement d’une agressivité sans aucun rapport réel, et assumait de ce fait un rôle sui generis étonnant. Il y répondait par des plaidoyers, des appels à la raison, et nulle réponse ne pouvait envenimer davantage la haine irraisonnée de ses adversaires ».

On se croit en direct d’une émission actuelle.

« Ainsi subsistait un lien entre le tailleur d’Anvers, le banquier parisien et le docker de Salonique, lien auquel la sentence hitlérienne, l’identité de destin devant la mort, semblait donner une solidité à toute épreuve. (…) Mais la tourmente, une fois passée, il est impossible de déceler une réaction collective d’ensemble. On n’aperçoit qu’une poussière de réactions individuelles : refus du judaïsme, conversions, changements de nom pour les uns ; élan national juif, émigration pour Israël pour les autres ; aucun choix précis, retour aux errements de l’avant-guerre, pour le plus grand nombre ».

Mots saisissants de vérité, toujours actuels, par-delà près de sept décennies ! Sinon que le docker de Salonique a disparu et que Léon Poliakov ne pouvait alors décrire les Juifs d’Afrique du Nord choisissant la France de Crémieux.

Pourtant, on voit de plus en plus souvent des jeunes Juifs pieux parlant yiddish et sillonnant le monde d’un judaïsme de toujours, se rendre avec respect à Yad VaShem et commencer à fréquenter le lieu avec assiduité à la recherche des Noms et intercédant pour tous car « nous marcherons devant l’Eternel sur la terre des vivants\אתהלך לפני ה’ בארצות החיים ». Les survivants des camps (il en meurt 38 par jour) vivent parfois dans le confort tandis que d’autres sont indigents.

Léon Poliakov poursuivait au nom de l’expérience et du sens de l’histoire : « … Une séparation nette se fera entre ceux qui choisiront la nationalité juive et partiront (en Israël) et ceux qui, restant dans leur patrie, se détacheront de plus en plus du judaïsme ; que la dispersion touchant ainsi à sa fin, le problème finira par s’éteindre ? Ainsi posée, la question comporte une simplification trompeuse. Elle ne tient aucun compte de l’intensité secrète des associations affectives qui demeurent toujours encore liées parmi les peuples d’Europe, et par voie de conséquence, chez les Juifs eux-mêmes. Profondément ancrées dans les âmes, ces passions ne paraissent guère prêtes à s’éteindre ou se résorber. Tant qu’elles subsisteront, il restera des Juifs isolés, et se perpétueront la psychologie et une conscience juives. Mais la réalité juive, elle, a choisi. La création d’une patrie : telle fut sa véritable réponse. »… au Bréviaire de la Haine. (1).

(1) Léon Poliakov, Le Bréviaire de la Haine, Paris 1951, pp. 356-358.