Il s’est passé d’étranges choses dans l’Allemagne de la seconde guerre mondiale. Elles sont moins connues que celles qui ont dévasté le reste de l’Europe parce que, étrangement, le focus a plus été dirigé vers les atrocités commises en dehors des frontières du pays qui mettait les états voisins à feu et à sang qu’à l’intérieur de ces mêmes frontières.

Pourtant, les effets de la monstrueuse politique du chancelier Hitler ont d’abord touché ses concitoyens. Il y eut la famine, la peur, les arrestations, les protestations, la résistance et, bien sûr, l’application rigoureuse des lois antijuives. J’invite chacun d’entre vous à lire le Journal du grand linguiste juif Victor Klemperer, marié à une non-juive, et qui vécut toute la durée de la guerre à Dresde, échappant plusieurs fois à la déportation, mais non aux spoliations, à l’obligation de se terrer dans une ou deux pièces non chauffées d’un immeuble abandonné et vétuste, aux durs travaux imposés aux Juifs, etc.

Il écrivit au jour le jour tous les détails de son calvaire, mais aussi celui de la population civile allemande.

Du 27 février au 6 mars 1943 (il y a donc exactement 73 ans), dans la Rosenstraße, en quelque sorte la rue des Rosiers, s’est déroulée une manifestation de femmes « aryennes » dont les époux et les enfants juifs avaient été arrêtés par la Gestapo.

Monument aux épouses aryennes de juifs en Allemagne (Crédit : rabbin Daniel Farhi)

Monument aux épouses aryennes de juifs en Allemagne (Crédit : rabbin Daniel Farhi)

Quelques explications s’imposent avant d’aller plus loin. Des exceptions existaient aux lois de Nuremberg sur la « protection du sang et de l’honneur allemand » (Gesetz zum Schutze des deutschen Blutes und der deutschen Ehre). Ces exceptions concernaient les Juifs travaillant pour des usines indispensables à la Wehrmacht ainsi que les Juifs mariés à une épouse allemande de souche aryenne. Ces exemptés étaient nommés les Mischehen (les couples mixtes, en français), privés de la majorité de leurs biens et travaillant dans des usines.

Mais, en ce début de 1943, les troupes allemandes ont essuyé une terrible défaite devant l’armée russe à Stalingrad, tournant de la seconde guerre mondiale, et les nazis renforcent les mesures anti-juives pour en finir une fois pour toutes avec la présence (et l’existence) juive en Allemagne.

Ce sont 7000 Juifs qui sont ainsi arrêtés à Berlin le 27 février 1943, dont 1700 qui avaient été jusque-là épargnés grâce à leur statut de conjoints ou d’enfants d’aryennes. Ces arrestations « illégales » vont amener dans un premier temps une centaine d’épouses et de mères à manifester devant l’une des prisons où ont été enfermées les victimes de la rafle, au 2-4 Rosenstraße, ancien siège d’un bureau d’aide sociale de la communauté juive.

À la fin de la journée, on en compte plus de 200, dont certaines n’hésiteront pas à passer la nuit dehors. Le lendemain, le nombre de contestataires a doublé, et leurs revendications se font de plus en plus fortes. Ni la sombre présence du bureau de la Gestapo s’occupant des affaires juives tout près du lieu du rassemblement, ni l’encadrement du mouvement par les SS ne parviennent à ébranler le moral des épouses.

L’énervement va croissant et quelques altercations auront même lieu entre manifestantes et forces de l’ordre. Outre la surveillance de la manifestation, les autorités, exaspérées et toujours aussi décidées à faire appliquer l’ordre de rafle, commencent à faire pression auprès des Allemandes.

Dans un premier temps, les SS menacent d’utiliser leurs armes à feu, s’ensuit alors la dispersion des manifestantes sous les porches avoisinants ou sous un viaduc à proximité. La frayeur passée, elles reviennent à nouveau, et relancent leur exigence de libérer leurs conjoints.

Le 5 mars, la Gestapo intervient et fait déplacer quelques dizaines de femmes. Voyant le peu d’effet que provoque cette action, une jeep SS fait irruption au milieu de la foule mécontente et quelques soldats font feu à l’aide de mitraillettes dans le but d’effrayer les femmes. Ces dernières courent en tous sens, mais à nouveau reviennent à la prison peu de temps après.

Le 6 mars, les arrestations sont interrompues, les détenus mariés à des femmes allemandes et les enfants sont libérés. L’autorité nazie ira même jusqu’à rechercher 25 Juifs mariés qui avaient déjà été transférés à Auschwitz ! Afin de justifier cette annulation de la rafle, l’administration nazie argumentera sur le fait que cette rafle était une erreur de la part de la Gestapo, et que jamais les Juifs mariés à des Allemandes n’auraient dû être inquiétés. Par la suite, ces Juifs ne seront effectivement plus inquiétés par le pouvoir et la majorité d’entre eux survivront à la guerre.

Cet épisode peu connu de la dernière guerre mondiale mérite qu’on s’y arrête un instant. Il convient de souligner le courage de ces femmes non-juives qui, au péril de leur vie, ont fait plier la formidable machine de destruction humaine du IIIème Reich.

Je me suis demandé si, selon les termes de la loi israélienne concernant les Justes des Nations, elles auraient mérité ce titre. Il est dit, en effet, qu’est considérée comme Juste des Nations toute personne non-juive ayant sauvé des Juifs au péril de sa vie durant la seconde guerre mondiale. A priori, ces femmes appartiennent (ou appartenaient) à cette catégorie.

On arguera qu’elles ont agi pour leurs conjoints et leurs enfants, ce qui devrait aller de soi et ne pas donner droit à une reconnaissance particulière. Certes. Mais qu’on prenne un instant la mesure du courage insensé qu’il a fallu à ces femmes pour affronter la puissance de la terrible gestapo, chassées à plusieurs reprises et revenant sans cesse au risque d’être arrêtées à leur tour et déportées, comme cela se produisit pour de nombreux résistants en Allemagne ou ailleurs.

Ici encore, je renvoie à la lecture du journal de Klemperer (qui, par parenthèse, était le cousin germain du célèbre chef d’orchestre Otto Klemperer) et à ce que son épouse a souffert à ses côtés, partageant son sort jusqu’au bombardement final de Dresde par les forces alliées et à sa réhabilitation dans l’université allemande.

La tradition juive nous dit (Pirké Avoth 2:5) : במקום שאין אנשים השתדל להיות איש, « Là où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme ». Les temps d’épreuves sont ceux où peuvent se révéler le plus hideux et le plus sublime de l’âme humaine. Dans ces temps – déjà lointains, et pourtant si présents – il nous a été donné d’assister à toute la démesure dont est capable l’être humain.

J’affirme ici solennellement que ces femmes valeureuses, נשות חייל (neshoth hayil), ont accompli un acte qui, non seulement, a sauvé plusieurs milliers de vies, mais aussi et surtout l’honneur de l’humanité.

En se dressant contre la cruauté aveugle d’une police aux ordres d’une clique de dégénérés mentaux, elles ont annoncé, à leur échelle, que leur ignoble projet ne pourrait aller jusqu’à son terme. Plût à Dieu que leur exemple ait été suivi plus tôt par ceux qui détenaient le pouvoir spirituel et militaire de mettre un terme à cette boucherie. C’était à la fin de l’hiver 1943, mais le printemps allait tarder encore plus de deux ans…

Rabbin Daniel Farhi