Le journaliste Vincent Nouzille dévoile les coulisses des rapports personnels et diplomatiques entre les dirigeants français et israéliens à travers un patient travail de recherche

Lorsque les hauts responsables français, chefs d’État ou ministres se rendent en Israël, ils disposent d’un vademecum qui depuis 1985, alimente la plupart, sinon toutes, leurs déclarations publiques.

Car, on le sait, le Proche Orient est un endroit où « il y a des choses à dire et des choses à ne pas dire » s’amuse Vincent Nouzille, journaliste auteur de “Histoires secrètes, France-Israël (1948-2018)” aux éditions Les liens qui libèrent.

Ainsi une note intitulée les « Dix phrases sur Israël » émanant du ministère des Relations extérieures, datée 20 novembre 1985 et archivée au ministère français des Affaires étrangères, contient les éléments de langages utilisés par les responsables français en visite officielle en Israël. Elles sonneront de manière familière aux oreilles françaises, tant les déclarations officielles se suivent et se ressemblent.

« Les mots doivent être choisis avec soin pour rappeler les positions de la France, notamment sur le conflit israélo-palestinien, mais sans vexer personne, écrit Vincent Nouzille en introduction de son livre. Un art diplomatique qui relève de l’acrobatie, tant les polémiques sont promptes à éclater dès que l’on parle de Jérusalem, des frontières, toujours disputées, des territoires « occupés » ou des « colonies », que les Israéliens nomment « implantations » (…) : « – À toutes les parties en cause, le gouvernement français ne tient qu’un seul langage et le tient en entier ;

– Tout ce qui permet un dialogue doit être encouragé ; – Sur une terre que ses ancêtres ont marquée d’une empreinte historique et légendaire, le peuple juif, par ses souffrances, par son labeur, par l’assentiment de la communauté internationale, a acquis le droit de vivre ; d’autres aussi, sur la même terre, ont vécu, travaillé et souffert : les Palestiniens, auxquels on ne peut non plus dénier le droit à une patrie ; – Il va de soi que la France n’entend pas se substituer aux parties et ne vient pas non plus distribuer des bons points et des mauvais points ;

– Ni arbitre, ni médiateur, la France est cependant consciente du capital d’amitié dont elle bénéficie dans la région et ailleurs, de son expérience propre aux conflits internationaux, de son rôle aux Nations unies : elle se sent comptable de la paix et se déclare prête à contribuer à sa recherche ; – La culture et la morale de l’Occident tout entier ont, à l’égard du peuple juif et de ses trois millénaires de réflexions et de méditation, une véritable dette de civilisation ; – Le peuple français est l’ami du peuple israélien : les cruelles épreuves de l’Holocauste ont stimulé sa solidarité. Il a applaudi à la création de l’État d’Israël, il en admire les réalisations économiques, scientifiques et techniques ».

Comme un air de déjà-lu et de déjà-entendu.

Dans les annexes du livre, l’auteur a compilé des archives déclassifiées, comprenant des échanges entre chefs d’Etats français et israélien, et des verbatim de rencontres.

Ainsi, dans la note suivante, on accède aux coulisses du réchauffement actuel entre Israël et les pays du Golfe, lorsque Benyamin Netanyahu, à l’époque de la présidence Sarkozy demandait à la France d’aider Israël avec les pays arabes :

« États arabes : Israël veut tisser des liens économiques avec le Golfe 17) (Secret/ne pas divulguer à l’étranger)

Selon Boillon (Boris de son prénom, alors conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy-ndlr), Netanyahou a prié Sarkozy d’aider Israël à rétablir le contact avec les États arabes, en particulier ceux du Golfe.

Le Premier ministre souhaiterait que l’Europe fasse pression sur les pays du Golfe pour qu’ils autorisent l’ouverture de bureaux de coopération israéliens sur leur territoire, permettant à Israël de renforcer ses liens commerciaux avec la région. Sarkozy, d’après Boillon, a répondu que la France ne demandait qu’à apporter son concours, précisant que le Golfe était pour elle une nouvelle priorité stratégique (voir télégramme à ce sujet) ».

Le livre de Nouzille remonte plus loin dans le temps en exhumant cet autre échange entre François Mitterrand et Ytshak Shamir à l’Elysée, le 22 janvier 1989. A l’époque, le Premier ministre israélien ne voulait pas entendre parler d’un Etat palestinien, tandis que Mitterrand, considéré comme un vieil ami d’Israël tente de le persuader.

Alors que les deux hommes discutent de l’avenir des populations arabes palestiniennes, le Premier ministre israélien s’exclame :

« Monsieur Itzhak SHAMIR: J’ai une solution.
Monsieur François MITTERRAND: Laquelle ? Je n’ai pas compris.
I.S. -Tout d’abord, nous resterons là et nous élaborerons un statut permanent.
F.M. -Colonie ? Protectorat ?
I.S-Il sera préparé par nous et les Arabes. Il n’y aura pas d’État.
F.M.-Je comprends votre conviction mais je ne vous suis pas.
I.S-Si la coexistence pacifique s’établit, on trouvera la solution qui donnera satisfaction aux aspirations politiques. Mais pas un État qui sera un danger pour Israël. Ce sera aussi une base pour les pays arabes qui s’en serviront pour mettre en question l’existence d’Israël.
F.M.-Ils sont là, État ou pas ; et pas contents.
I.S-L’histoire a donné un territoire aux Arabes, à l’Est.
F.M.-Où ça ? Il y a la réalité historique. Même au Sud-Liban, ce n’est pas Israël. -Les Palestiniens ont les trois quarts du territoire.
I.S-Vous vous comportez trop en avocat. En Cisjordanie, vous avez raison, c’était le cœur d’Israël. Mais la Jordanie… –
F.M.-Il faut un statut spécial qui ne soit ni partie de l’État d’Israël, ni État indépendant. »

Si aujourd’hui l’idée d’une solution à deux Etats a fait son chemin, les données sur le terrain, elles, n’ont guère changées.

Histoires secrètes. France-Israël 1948-2018 Editions, Les liens qui libèrent, 304 p., 22,50 euros