La récente déclaration du président de la République devant les responsables de l’épiscopat français provoque chez certains des gorges chaudes. On veut faire croire que le dogme sacro-saint de la laïcité est menacé, ce qui est parfaitement inexact. Nous ne remontrons pas jusqu’à F. Brunetière qui, au tout début du XXe siècle, reprochait à Ernest Renan de s’en être pris à l’Eglise de France qui, disait-il, est une véritable puissance.

J’ignore si les choses se présentent aujourd’hui de la même manière, c’est même peu probable, mais la vraie question qui se pose va bien au-delà : quelle est l’identité culturelle de la France, et aussi du continent européen dont l’homogénéité des croyances et des opinions religieuses a commencé à se réduire depuis quelques décennies seulement, dans le sillage d’une immigration non chrétienne et surtout non européenne.

On se souvient que lors d’un certain sommet européen à Nice, nos amis allemands avaient proposé de souligner les racines spirituelles et religieuses (geistig-religiös) de l’Europe et que le gouvernement de Lionel Jospin s’y était fermement opposé. Pourquoi ? Devons-nous avoir honte des racines qui nous portent ?

Toutes les grandes civilisations, toutes les grandes doctrines religieuses ou spirituelles doivent assumer à la fois leur actif et leur passif car la Transcendance a besoin d’un vecteur humain, nécessairement imparfait, pour s’adresser à l’humanité dans son ensemble.

Comment -et pour quelles raisons- faire un procès d’intention au président de la République au sujet d’une phrase qui serait, en cas de référendum, avalisée par plus de 85% des français ? Serait-il interdit, sous le prétexte fallacieux d’un respect absolu de la laïcité, de mentionner que l’Eglise, avec ses grandeurs et ses bassesses (il y en eut hélas aussi) n’est pas une simple chapelle ni une stricte dénomination religieuse, mais la matrice féconde d’une culture et d’une civilisation qui ont marqué notre continent d’une profonde, voire indélébile empreinte ?

Il faut bien défendre la laïcité, si souvent mise à mal ces dernières années par des influences et des mentalités extra-européennes, mais il ne faut pas méconnaître un passé judéo-chrétien qui se confond non seulement avec l’histoire de la France mais avec celle de tout notre continent.

L’Europe qui cherche depuis peu, mais toujours assez désespérément à définir au mieux son identité culturelle, est plus qu’un continent, c’est une culture dont la constitution spirituelle n’est autre que le Décalogue. Ce dernier est la grande charte de l’humanité civilisée.

On voit d’ici les vives protestations de gens qui considèrent, comme le disait le célèbre adage voltairien, qu’il faut écraser l’infâme, comme si nous étions incapables de faire le tri entre ce qui est licite et ce qui ne l’est pas.

Depuis l’époque de la Renaissance qui a rejeté le joug d’une Eglise moyenâgeuse, rétrograde, ennemie du savoir scientifique et persécutrice, une indéniable méfiance, un profond fossé, sépare le catholicisme (pas le protestantisme) d’un grand humanisme ; les relations allaient se détériorer encore plus avec le siècle des Lumières pour aboutir au célèbre cri de Nietzsche dans son Zarathoustra : Dieu est mort.

Ce qui signifie, en clair, que l’au-delà ne détermine plus l’en-deçà, qu’il subsiste en toute indépendance, que l’homme doit se gouverner par lui-même et considérer qu’il est à l’origine de lui-même. En somme, il doit tout à lui-même. C’est une position qui est défendable mais les autres points de vue le sont tout autant.

Le récent ouvrage de Jean-François Colosimo, Aveuglements… a courageusement entrepris de faire l’inventaire de ce courant de pensée qui cherche à nier les racines judéo-chrétiennes de l’Europe. Ce rappel n’est pas nécessairement de nature réactionnaire ni rétrograde. Le viatique idéologique sur lequel nous avons vécu depuis mai 68 butte désormais contre ses propres limites. Il faut inaugurer un nouveau Penser, apte à dégager des horizons nouveaux.

Me revient à l’esprit une phrase d’Emmanuel non pas Macron mais Levinas, le philosophe qui osa réintégrer la divinité au sein de la spéculation philosophique, au sujet de l’identité juive. On s’interroge, écrivait-il dans Difficile liberté (1963), sur son identité juive quand on l’a déjà perdu ou qu’on est en train de la perdre.

Sans forcer la comparaison, on peut dire qu’il en va de même de la France et même de l’Europe : quelle est son identité ? Quelles sont les racines de la culture française, et par-delà de l’Europe tout entière ?

Sans nier l’influence gréco-romaine, il faut bien reconnaître que la part du lion revient au judéo-christianisme quel qu’ait pu être l’effort de sécularisation et de laïcisation. L’humus de notre civilisation reste la Bible même si des siècles d’un rationalisme étroit l’ont exclue des débats philosophiques et que l’idée même de Dieu a été bannie de toute idéologie à la mode…

On connaît les limites et l’incapacité de toute théologie politique, les deux termes formant d’ailleurs une sorte d’oxymore. Mais on ne peut pas mobiliser les êtres humains autrement que par des idéaux invisibles, donc spirituels ou religieux. Même l’attachement à la patrie, le patriotisme, la lutte pour la liberté et la défense de la justice, thèmes ou idéaux éminemment républicains ont besoin de recourir à ce domaine qu’on semble vouloir bannir à tout jamais du débat actuel…

Dans des pays voisins comme l’Allemagne, la religion est considérée comme toutes les autres matières académiques. Le sentiment religieux, si cher à Friedrich Schleiermacher, n’est pas nécessairement pernicieux. Certes, il faut se garder de tomber à nouveau dans les guerres de religion mais on doit aussi tenir compte de la totalité que l’homme constitue.

Cette dichotomie, cette division artificielle, ampute l’être humain d’un élément indispensable à sa survie. Comme le dit l’Ecriture, l’homme ne vit pas que de pain mais aussi de ce qui sort de la bouche de Dieu. Ce n’est pas le retour du religieux mais simplement la prise en compte d’une demande aussi légitime que toutes les autres.

Au début des années vingt du siècle dernier, le philosophe judéo-allemand Franz Rosenzweig avait inauguré le Nouveau Penser qui consistait à installer une dose d’élément théologique dans la spéculation philosophique. Le penseur de Cassel proposait donc de réinsérer Dieu dans la spéculation discursive d’où on l’avait expulsé.

Il n’hésite pas à en faire le seul et ultime vérificateur de la Vérité dont la légère coloration religieuse est incontestable.
Par conséquent, en quoi la remarque d’Emmanuel Macron est elle étonnante ?