Donc, la première question à se poser désormais lorsqu’un individu au volant d’un véhicule fonce sur une foule de paisibles passants, ou défenestre une vieille juive de son appartement après avoir proféré des insultes et des appels à « Allah », ou fait sauter sa ceinture d’explosifs au milieu d’hommes, de femmes et d’enfants coupables de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, ou se précipite un poignard à la main et tue ou blesse le maximum de personnes – la première question sera donc : le meurtrier est-il psychiquement responsable ?

En somme, qu’est-ce qui l’attend : la prison ou l’hôpital ? Bien sûr, si on pose la question aux proches des victimes ou aux survivants de ces carnages hélas habituels, la réponse ne souffre pas de doute.

Mais si on la pose aux juges, on a parfois de quoi être surpris par leurs atermoiements et les scrupules qui les assaillent, ces scrupules semblant faire entièrement défaut à ceux qui perpètrent les tueries de plus en plus nombreuses auxquelles nous assistons atterrés et impuissants.

Le débat est lancé entre les psychiatres, psychologues et psychothérapeutes pour savoir si un homme qui commet un attentat est tout à fait « normal ». Certes, notre premier réflexe est de dire que non ! Décidément non, un individu qui se livre aux actes précités ne peut être classé dans la catégorie des gens « normaux ».

Il faut être fou pour se conduire ainsi. Quel être normalement constitué agirait de la sorte ? Ah bon ! Mais est-ce qu’un fou serait capable, seul ou en groupe, de planifier et de réaliser des actes de barbarie dont les enquêtes prouvent qu’ils ont réclamé de nombreux concours, une véritable organisation, des soins méticuleux, en un mot une préparation particulièrement élaborée ?

Cela me rappelle un midrash qui nous dit que nous avons beaucoup à apprendre des bandits de grand chemin : ils sont patients, courageux, solidaires, attentifs, discrets, etc. En somme, s’ils mettaient ces qualités au service du bien plutôt que du mal, ce serait des gens très bien ! Mais il n’est pas venu à l’esprit de nos maîtres de douter de la santé mentale des bandits, et donc de leur responsabilité.

Et c’est là que le grand mot est lancé : responsabilité. Responsables et non coupables, ou coupables et non responsables. Voilà qu’on a des pudeurs de vierge effarouchée pour appeler un chat, un chat. Au moment de qualifier ces actes, la justice s’en remet à des experts psychiatres.

Ces précautions l’honorent mais, reconnaissons-le, n’encouragent guère les victimes dans leur travail de deuil. Je ne prétends pas que tout homme ayant affaire à la justice ne doive bénéficier d’une défense et de circonstances atténuantes.

Mais n’y a-t-il pas une certaine indécence (pour ne pas dire une indécence certaine), alors que nous venons de voir des images insupportables à la télévision ou sur les réseaux sociaux, à finasser sur les intentions des meurtriers, leur parcours social, leur radicalisation en prison ou leur enrôlement en Syrie ?

D’une certaine façon, la psychologie (j’emploie volontairement un terme général) s’intéresse moins à la morale qu’aux pulsions. Elle veut expliquer les rouages de l’individu et, éventuellement, l’aider à se maîtriser et à vaincre ses maux mentaux.

La morale, elle, s’intéresse en priorité aux notions de bien et de mal, lesquelles sont absentes de la démarche psychologique.

Pourtant, il s’est trouvé au XXe siècle un célèbre psychiatre qui a voulu concilier les deux démarches, psychique et morale. Cet homme était le professeur Henri Baruk (1897-1999) qui s’est inscrit dans le sillage des grands réformateurs que furent Pinel, Esquirol, Charcot, Blanche, et a permis à la psychiatrie de franchir des étapes capitales.

Baruk est, entre autres, connu pour un test qu’il a imaginé dans les années d’après-guerre, lorsqu’il s’est rapproché du judaïsme et de l’étude de ses textes, le test Tsédek (en hébreu, justice et amour). En quoi consistait-il ?

« Pour Baruk c’est la notion de justice qui permet à l’être humain de se développer correctement. Il lui paraît que l’insatisfaction morale a des conséquences bien plus graves que la frustration des instincts. […]

 
Sans pour autant rester enlisé dans un moralisme d’arrière-garde, dans une application légaliste des enseignements du judaïsme, il tentait par ses recherches dans le domaine de la psychiatrie sociale de mettre en évidence l’essence de la morale, et en quoi l’éthique était en fait au centre de tous les enjeux d’un monde moderne. […]

 
Son approche de la morale comme ciment de la société, et non pas comme un carcan, mais comme une ossature qui permet aux individus de s’épanouir dans le respect de leur prochain est très pertinente. Sa définition d’une justice empreinte d’humanité et de pragmatisme est à la base de ce test. […]

 
La conscience morale est la force principale qui fait agir la personnalité, qui lui donne non seulement une part importante de son dynamisme, mais le sens même de son orientation. Elle réside dans le jugement et le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste.

 
C’est la conscience morale qui confère à la personnalité humaine son caractère essentiel, tout au moins l’état de santé, caractère qui consiste dans son unité. Le dynamisme et l’orientation de la personnalité se nourrissent d’une part des pulsions instinctives, d’autre part du jugement de valeur moral. »

(Article de Pierre-Alain Lüthi sur le site Educh.ch)

Le test Tsedek comporte quinze questions. En voici les trois premières : 

1- Dans une caserne, un vol a été commis. On n’a pas pu trouver le coupable. Le chef décide de punir un soldat sur dix. Que pensez- vous de cette décision ?

2- Une faute grave a été commise dans une administration. On soupçonne vaguement quelqu’un sans preuves suffisantes. Néanmoins, on prend contre lui une grave sanction sous prétexte qu’il faut donner un exemple. Que pensez-vous de cette décision ?

3- Un jeune homme désire vivement une place qui est occupée par un autre. Il fait du tort par ses réflexions malveillantes au titulaire de la place qui est renvoyé. Que pensez-vous de cette conduite ?

Comme on peut le constater, les questions font appel à la conscience morale de celui qui doit y répondre. C’est à partir de là que le professeur Baruk proposait que l’on estimât le niveau de santé mentale des personnes interrogées.

Peut-être est-ce à ce degré d’exigence morale et non de responsabilité/irresponsabilité psychique que les experts invités à éclairer la justice lorsqu’elle traite d’affaires terroristes devraient se situer ?