Les primaires du peuple élu.

Alors que la France bruit des accents pas toujours amènes des élections pour la primaire de la droite et du centre, en attendant ceux qu’on imagine encore plus musclés pour la primaire des partis de gauche, j’aimerais vous entretenir de primaires très lointaines puisqu’elles se situent il y a environ 4 000 ans.

Quelles sont, me direz-vous, vos sources pour un événement si reculé, en un temps où n’existaient ni les journaux, ni la télévision, ni la radio, et encore moins internet ou Facebook ? C’est très simple, ces sources sont la Torah et le midrash qui ont traversé l’Histoire sans coup férir pour notre plus grand bonheur.

Quel était l’enjeu de cette première élection pour laquelle Dieu organisa une primaire dont je puis vous assurer que les multiples épisodes mirent en lumière de graves différends entre les prétendants potentiels qui n’étaient autres que les nations de cette époque.

Parmi ces dernières, le petit peuple d’Israël guidé par Moïse, Aaron et Myriam.

Tout d’abord, que nous dit la Torah de la notion d’élection d’Israël ? « Car tu es un peuple saint pour l’Eternel ton Dieu ; c’est toi qu’Il a choisi pour être Son peuple de prédilection parmi toutes les nations qui couvrent la terre » (Deutéronome 7:6).

C‘est le terme עם סגולה (am segoula), littéralement « peuple trésor » qui a été à l’origine de la notion d’élection ; Dieu a choisi Israël du milieu des nations. Mais pourquoi ce choix ? Israël était-il le meilleur, le plus nombreux, le plus fort ? Non, et c’est ici qu’intervient le midrash, se substituant comme de coutume au laconisme du texte biblique.

Dieu, dit-il, a proposé Sa Torah à nombre de peuples de la terre qui l’ont refusée pour diverses raisons. Les enfants d’Esaü s’enquirent du contenu de ce « cadeau ». Lorsque Dieu leur répondit qu’il y est interdit de tuer, ils s’exclamèrent : « Mais nous ne vivons que par le glaive, ainsi qu’il est dit : « Tu vivras de ton épée » (Genèse 27:40).

De même pour les Moabites qui demandèrent à leur tour ce qu’il y avait dans cette Torah. Lorsque Dieu leur répondit qu’elle contenait notamment l’interdiction de tout acte impudique, ils répondirent : « Mais notre peuple est né d’un inceste ! » (Genèse 9:32 et ss). Alors Dieu proposa la Torah aux Ismaélites qui, s’inquiétant du contenu de cette Torah, s’entendirent répondre qu’elle interdisait le pillage. Ils la refusèrent donc, arguant qu’ils ne vivaient que de cela.

Finalement Dieu proposa Sa Torah aux Israélites qui, sans poser de conditions, l’acceptèrent unanimement en ces termes : כל אשר דבר יהוה נעשה ונשמע « Tout ce que Dieu a dit, nous le ferons et nous y obéirons » (Exode 24:7).

Ce midrash peut paraître bien naïf, et de fait il l’est un peu. Mais, comme bien souvent dans cette littérature rabbinique de l’époque romaine, il convient de chercher le sens profond que nos maîtres ont voulu donner à ces historiettes – apparemment – simplistes.

Le fait que, face aux exigences de la Torah, les nations opposent leurs intérêts propres au mépris de la morale, veut nous signifier qu’elles n’entendent pas se soumettre à des valeurs qu’elles méprisent quotidiennement.

Le meurtre, la luxure ou le vol sont leurs raisons d’être. Que cela implique une immoralité ne leur pose aucun problème. Leur vision du monde est une struggle for life, une lutte pour la vie, comme un réflexe animal.

Dirons-nous que si un lion tue, s’accouple avec sa progéniture ou s’empare d’une pièce de gibier tuée par un de ses congénères, il agit mal ? Certes pas. Il n’agit que selon sa nature. Aucune considération morale là-dedans, seulement le constat de sa manière de survivre au milieu des autres animaux.

En revanche, Israël, en acceptant sans conditions de se soumettre à une loi morale, bien que celle-ci allât très souvent à l’encontre de ses intérêts immédiats – collectifs ou individuels –, montrait clairement sa volonté de vivre, même dans l’effort, selon les principes divins que Moïse lui proposait.

C’est pour cela, et pour aucune autre raison, qu’il mérita de remporter cette première élection primaire devant d’autres peuples qui ne s’embarrassaient pas de considérations morales ou spirituelles.

Mais, comme l’histoire nous l’enseigne, cette élection légitimement acquise lui fut souvent contestée. Comme disait Tristan Bernard pendant l’Occupation : « Peuple élu, peuple élu ? Vous voulez dire en ballotage ? »

Et pourtant, combien cette élection qui, rappelons-le, est de devoir et non de privilège, a valu de haine aux Juifs de la part des nations ! C’est au point que nos sages ont proposé du mot Sinaï (le mont sur lequel la Loi fut donnée) une étymologie phonétique : cette montagne, ont-ils dit, s’appelle Sinaï car elle a sécrété de la sine’a, la haine. Ce ne sont pas les mêmes lettres : סיני d’un côté, שנאה de l’autre, mais l’homophonie permet ce terrible rapprochement.

Curieusement, Israël a remporté toutes les primaires où il a été opposé à des peuples beaucoup plus forts et nombreux que lui, et dont certains ont depuis lors disparu ; mais pourtant il reste toujours dans le ballotage de l’anti-judaïsme, de l’antisémitisme ou de l’anti-sionisme.

Cette position, ô combien inconfortable et douloureuse, il l’accepte au nom des valeurs qu’il véhicule depuis quarante siècles. Il l’accepte ? Pas toujours ! Il arrive qu’il se révolte et qu’il interpelle Dieu ou qu’il s’en détourne.

Sur les murs du ghetto de Varsovie, on pouvait lire le graffiti suivant : « Eternel, nous Te remercions d’avoir fait de nous le peuple élu. Mais s’il te plaît, pourrais-Tu en choisir un autre ? »

Et bien sûr nous pensons aussi aux Juifs qui, après la Shoah, ont complètement abandonné toute foi et toute pratique.

Le prix de l’élection est élevé. Il n’est supportable que pour ceux qui en assument l’enjeu. Ceux-là ont compris depuis longtemps que celle-ci n’est qu’exigence morale et non droits ou privilèges sociaux comme voudraient le faire accroire les antisémites.

Une élection (et ceci est valable pour nos femmes et hommes politiques) est avant tout le service des autres et le bien de la société.

N’oublions pas les rappels de leurs devoirs qu’on faisait aux rois au jour de leur intronisation dans le peuple d’Israël de l’Antiquité (Deutéronome 17:14-20). C’est un grand honneur que d’être élu, mais il ne faut jamais démériter de cet honneur. C’est une leçon que nul responsable dans la société ne devrait oublier.