On note, depuis le début de cette analyse que la spiritualisation de la sagesse talmudique va en se renforçant. Dans ce dernier chapitre, le sixième du traité, c’est une véritable ode à l’étude de la Tora qui se présente à nous. Rien ne peut surpasser cette occupation sacrée et celui qui s’y dévoue corps et âme, est l’être le plus vertueux sur terre.

Mais ce chapitre s’ouvre sur une remarque d’ordre philologique puisqu’il renvoie à la langue spécifique des talmudistes qui deviendra plus tard, celle des rabbins.

C’est la langue de la Mishna, c’est-à-dire des enseignements des pères fondateurs, les tannaïm, qui seront suivis, comme on l’a vu dans le fascicule consacré à la Tora orale, des amoraïm et des saboraïm. A la suite de cette remarque préliminaire, s’ajoute une bénédiction à l’intention de ceux qui obéissent aux maîtres et appliquent avec vénération leurs enseignements.

Un très long verset, le tout premier de ce chapitre, énonce les vertus de l’homme qui étudie la Tora de manière désintéressée (la Tora pour l’amour de la Tora) ; ce désintéressement lui vaut d’être le protégé du Seigneur, et de bénéficier de la faveur de ses contemporains.

Il voue à Dieu un véritable amour et s’entend parfaitement bien avec ses congénères. Mais ces privilèges n’éveillent en lui aucune arrogance ni aucun complexe de supériorité : sa rectitude morale en fait un sage accompli. Son humilité sincère le précède. Et sa crainte du Ciel l’éloigne du péché. Son étude désintéressée de la Tora le gratifie d’une grande intelligence, de sagesse et de bons conseils et lui vaut l’admiration de ses contemporains.

Fait exceptionnel, à lui seront révélés les secrets de la Tora (razé Tora), son sens profond. Il déborde tellement de science qu’on l’assimile à un fleuve dont l’eau est intarissable. Toujours humble et patient, il pardonne les offenses d’autrui. Cet amour qu’il voue à la Tora l’exalte au-dessus de tous les autres… Un tel hommage à la sainteté de la Tora de Dieu et à la nécessité de s’y consacrer exclusivement ne se trouve presque nulle part ailleurs dans la littérature rabbinique.

Si l’on cherche les causes de cet hommage grandiose on peut les trouver dans les mœurs de l’époque où, une certaine frange de la classe des érudits et des docteurs de la Tora instrumentalisaient celle-ci afin de se hisser à d’importantes fonctions ou charges sociales. On trouve immédiatement après ce verset la déclaration d’un sage, rabbi Simon ben Lévi qui parle d’une voix céleste qui, chaque jour que Dieu fait, met en garde les créatures qui offensent la Tora.

Comment donc ? Eh bien, en l’étudiant à des fins intéressées et non pas pour elle-même… Un passage scripturaire particulièrement dur est cité à titre de comparaison : une parure en or sur le museau d’un porc, voila à quoi ressemble une femme belle mais infidèle… Il est difficile de condamner l’instrumentalisation de la Tora en termes plus durs.

Sans transition aucune, le texte cite un verset biblique concernant les tables de la loi gravées de lettres écrites par Dieu. Il s’agit d’apporter une nouvelle preuve de l’importance de l’étude d’une doctrine donnée par Dieu en personne. Le texte opère une substitution : au lieu de gravées (harout) il propose de lire liberté (hérout). Comme l’hébreu est une langue consonantique et que la vocalisation change le sens, la transition vers un autre sens est assez aisée.

Etudier la Tora est donc la meilleure manière d’être un homme libre. Comment ? La Tora enseigne à l’homme de suivre la voie de la vie et non celle de la perdition. Ceux qui obéissent à la Tora ne seront jamais les jouets de leurs sens, ils sauront se garder de toutes tentations auxquelles les hommes succombent généralement. En approfondissant les textes de la Tora, l’homme s’élève au-dessus de tous car il appréhende mieux les secrets de l’existence. Le texte dit littéralement : tu ne trouveras pas homme plus libre que lui…

Le paragraphe suivant traite principalement des rapports entre maîtres et disciples. Qui dois- je considérer comme étant mon maître ? Etant entendu que je dois témoigner bien des égards à celui que je considère comme mon maître. Si quelqu’un vous enseigne une chose, une seule chose, voire un mot, une lettre, un verset ou une règle, vous devez le considérer comme votre maître. Le meilleur exemple est donné par le roi David qui, bien que roi, considérait le conseiller Ahitofel comme son maître, son enseignant, son instructeur… Et ce, en dépit de pénibles développements qui vont compromettre cette relation initiale.

Une lisons ensuite une sorte d’invitation (modérée) à une vie ascétique que le texte lui-même tient à tempérer comme nous le verrons : servir la Tora consiste à manger une miche de pain avec un peu de sel, à boire de l’eau en quantité réduite et à dormir à même le sol, en gros à mener une vie de misère, SI TU AGIS AINSI, grand bien te fasse, à la fois dans ce monde ci et dans le monde futur. La remarque a une valeur concessive (Si tu agis ainsi) montre que les auteurs n’étaient pas naïfs à ce point, sachant que la vie de l’homme requiert un minimum de confort et que la Tora recommande la modération mais pas l’ascétisme.

Chemin faisant, le texte accorde une grande importance à la probité intellectuelle, au point d’affirmer que celui qui cite l’auteur d’une phrase ou d’un dictum apporte la rédemption au monde. Cela peut se comprendre : si l’on supprime toutes les causes de relations conflictuelles entre les hommes, le monde devient un paradis terrestre. Au fond, l’époque messianique est l’avènement d’un monde sans guerre, sans iniquité, sans oppression, sans conflits et donc sans histoire. C’est le royaume des fins dont parle Kant… Et c’est un monde où la sagesse de la Tora emplit tout, les êtres et les choses.

La dignité de la Tora dépasse toutes les autres, celle de la prêtrise et celle de la royauté. On l’a déjà vu. Il y a quarante-huit avantages dans cette couronne de la Tora. On ne peut pas les citer tous mais on devine qu’ils couvrent tous les secteurs de la vie sociale et religieuse.

L’homme sage ne doit pas poursuivre les honneurs. Il ne doit pas non plus convoiter les tables des rois car la sienne est bien meilleure puisque la Tora dépasse en importance la dignité monarchique. Le texte relate une rencontre d’où il ressort que les sages, les érudits de la Tora ne quitteraient pas un lieu de Tora pour tout l’or du monde.

Un sage croise sur un chemin un inconnu qui le salue. Le sage répond à ce salut et l’inconnu lui demande d’où il vient. Il lui nomme une cité connue par sa pratique de l’étude de la Tora. L’inconnu offre un pont d’or au sage s’il consent à déménager et à s’établir chez lui. Le sage ainsi sollicité, refuse et dit que pour rien au monde il ne s’éloignera d’un centre d’étude de la Tora.

Dieu lui-même ne dispose que de cinq possessions dans son monde : la Tora, les cieux et la terre, le patriarche Abraham, Israël et enfin le sanctuaire à Jérusalem.

Ces Chapitres des Pères montrent que la littérature talmudique a généré une éthique universelle. Cela montre aussi l’universalisme de la doctrine juive.