Comme on a pu le voir dans ce qui précède, ces quelques remarques sur la vie morale et spirituelle, ainsi que les relations avec autrui et son entourage proche ou lointain (civil, familial, professionnel) occupent une place à part dans la doctrine religieuse juive. Même si l’étude de la Torah est omniprésente dans l’ensemble de ce petit traité talmudique, nous n’avons pas affaire à une énumération mécanique des nombreux préceptes à accomplir concrètement.

Les auteurs visaient tout autre chose, l’accès à une éthique baée sur une spiritualité pure. On a plutôt l’impression de prendre connaissance d’une philosophie de la Loi, de la Tora, une réflexion sur le sens des mitswot, donc un approfondissement de la législation divine. Il y a dans ces textes plus de sagesse et de spiritualité que de ritualisme. C’est une véritable raison pratique du judaïsme rabbinique…

Le terme Torah lui-même ne connaît d’occurrence significative qu’à partir du second chapitre. Les sages se comportent ici comme des philosophes de l’école stoïcienne qui veulent résumer l’aventure humaine sur terre à quelques principes éthiques solidement établis : comme on l’a vu, les maîtres tentent de résumer tous leurs efforts exégétiques en quelques formules bien frappées, synthétisant le fond de leur pensée.

Mais ils ne s’en tiennent pas à des généralités abstraites ou d’ordre métaphysique ; ils mettent par exemple l’accent sur le bon fonctionnement du système judiciaire, montrant ainsi leur souci de l’équité et du bien-être social : lorsque des justiciables se présentent devant la cour, les juges doivent les traiteravec une objectivité totale. Une fois qu’ils ont comparu et qu’ils ont accepté le verdict, la cour doit les traiter avec respect.

Mais il existe une disposition majeure dans toute procédure judiciaire, la fiabilité et l’interrogatoire des témoins. Les juges doivent pousser le plus loin possible leurs investigations afin de ne pas commettre la moindre erreur judiciaire qui les déconsidèrent aux yeux de leurs contemporains et les disqualifient aux yeux de Dieu.

Il est un point qui n’est pas sans rappeler un aspect absolument incontournable du comportement humain, c’est la relation des citoyens à leurs dirigeants, à l’élite qui gouverne leur cité. Les Pères recommandent de manière assez sibylline d’éviter le plus possible les relations avec les autorités en ajoutant qu’il faut préférer le travail, l’œuvre, à l’exercice du pouvoir.

Faute de quoi, on s’expose à de graves désillusions : les puissants, disent les Pères, vous sourient chaque fois qu’ils ont besoin de vous, mais si l’inverse se produit, ils disparaissent comma par enchantement. De telles remarques ont sûrement une assise, un fondement historique dans une terre d’Israël administrée par une puissance étrangère… Et cela semble avoir laissé des traces.

On a vu dans le fascicule consacré à la tradition orale que Hillel l’ancien, figure idéale, semi légendaire de la tradition antique, privilégiait la paix et l’harmonie, contrairement à son collègue Shammaï qui lui sert presque de repoussoir… Hillel recommande d’être un disciple d’Aaron le pontife qui aimait et recherchait la paix et l’harmonie en toutes circonstances. Grâce à cette méthode douce, Hillel rapprochait les hommes de la Tora. Il s’agit ici, assurément, du contenu éthique de la doctrine et non pas de zèle convertisseur.

A l’époque où l’on rédigeait ces maximes, la langue araméenne était encore très répandue dans le pays d’Israël ; ainsi s’explique la présence de quelques idées exprimées en cette langue, sœur de l’hébreu. Ce même Hillel mettait en garde les ambitieux qui «distendent leur nom», comprenez des gens qui cherchent à tout prix la notoriété, car, dit-il, en agissant de la sorte, ils se font leurs propres fossoyeurs…

Mais le même verset de ce premier chapitre ajoute, toujours en araméen, que l’homme qui n’étudie pas est passible de mort (spirituelle) et qu’il est interdit d’instrumentaliser la couronne (en araméen : Taga), la couronne n’étant autre que la Torah. En gros, il ne faut pas étudier la Tora à des fins intéressées, mais pour elle-même.

Dans ce même premier chapitre, une remarque semble vouloir rédimer ce pauvre Shammaï, accusé dans de nombreux passages traditionnels, d’être l’essence même de l’impatience et de la misanthropie. Ici, ce sage tant vilipendé, recommande la plus large empathie avec autrui ; il recommande aussi d’être économe en paroles et d’agir le plus possible.

C’est aussi à ce même Shmamaï qu’est prêté ce principe profondément éthico religieux : si je ne suis pas pour moi ou à moi, qui le sera ? Et si je le suis, mais que suis je ? Et si ce n’est pas maintenant, quand donc ? Et à elle seule, cette maxime résume bien l’ensemble d’une existence humaine : Que faire et que ne pas faire ? Que choisir ? Et comment ? Mais pour le sage en question, la solution, les réponses à ces questions se trouvent dans la …Tora

Le verset suivant est dû au fils du célèbre rabban Gamliel, rabbi Simon qui nous livre la réflexion suivante : eu égard à la notoriété du grand savant qu’était son père, il a grandi parmi les sages qui visitaient chaque jour la maison paternelle. Il en tire la leçon suivante : en présence des sages, le silence est d’or… Et c’est encore lui qui ajoute, édifié par toutes les réunions auxquelles il a dû assister depuis son plus jeune âge : ce n’est pas le midrash qui est l’essentiel mais l’action. Bien que d’autres sages aient repris ce principe en l’élargissant ultérieurement et en joignant l’étude à l’acte, la spéculation à l’action, ce verset s’est profondément enraciné dans la tradition talmudique.

On peut réfléchir, on doit même réfléchir sur la Torah mais cette approche philosophique ou simplement intellectuelle ne saurait dispenser de l’accomplissement des commandements bibliques : élucider le pourquoi des préceptes ne suffit pas, il faut agir et, si on le peut, chercher à comprendre pourquoi on agit ainsi et pas autrement. Le judaïsme n’est pas une école philosophique mais bien une religion révélée avec un contenu positif.

La suite du verset ne laisse pas d’étonner le lecteur attentif : et quiconque parle trop finit par commettre un péché. Comment comprendre l’expression hébraïque ha-marbé devarim ? Est-ce que devarim ne fait pas allusion à des joutes théologiques, à des confrontations intellectuelles sur les motivations des préceptes ? Il y a lieu de s’interroger sur le sens exact de ce passage. Car l’interprétation de cette maxime en dépend.

Ce premier chapitre se clôt sur un dictum de ce même rabbi Simon fils de rabban Gamliel : le monde repose sur trois choses ; la vérité, la justice, la paix.

Le second chapitre s’ouvre sur une question vraiment existentielle : quelle est la voie droite que l’homme doit choisir pour lui-même ? La suite du verset fait directement allusion à l’accomplissement des préceptes bibliques qui requièrent tous la même attention, le même soin. Car, dit le sage Rabbi, comment connaître la récompense attachée à une petite ou à une grande mitswa ? Cette maxime répondait probablement à des questions portant sur l’importance des mitswot : quelles seraient les plus importantes, et par voie de conséquence, les moins importantes ?

On ne le saura jamais puisque la récompense vient d’en haut ; et la perte de cette récompense est justement proportionnelle à la valeur de la mitswa qu’on a négligée… On ne saura jamais ce qu’on a perdu. D’où la nécessité d’accomplir les mitswot sans discrimination. On est loin des chapitres du Guide des égarés de Maimonide où ce dernier élucide la motivation des préceptes divins dans un sens socio-politique..

La meilleure façon de se préserver de tout péché comporte trois points : prends connaissance de ce qui est au-dessus de toi, sache qu’il y a un œil qui regarde et une oreille qui écoute, pour finir, sois conscient que tous tes actes sont consignés par écrit dans un livre… Un autre sage émet un dictum qui a connu une grande célébrité : c’est bien de joindre l’étude de la Torah à la voie du monde (le travail, le cours naturel des choses ou les réalités de ce bas monde (dérékh éréts). Si l’on parvient à cette harmonie entre les deux, cela aura pour effet de nous éloigner de tout péché ; quand ce n’est pas le cas, on sombre dans le péché car aucune étude ne porte ses fruits, si elle n’est pas soutenue par le travail.

Le désintéressement, l’altruisme doivent être la règle, la principale motivation de ceux qui se dévouent à la cause communautaire. Et la récompense ne suit pas automatiquement car celle qui est attribuée aux Justes prendra place dans le monde futur. Elle ne sera pas de ce monde. Ce qui met un terme à tout débat sur la théodicée. Le chapitre se pose la question suivante : comment concilier la volonté humaine et la volonté divine ?

Pour les sages, il nous incombe de nous soumettre à la volonté de Dieu afin qu’à son tour, il aille au devant de nos désirs. Comme le texte ne suit pas de ligne directrice claire, maintes considérations se succèdent, sans lien logique apparent entre elles : il ne faut pas juger son prochain avant de se mettre à sa place, il ne faut pas user de procrastination car on n’est pas certain de pouvoir faire demain ce qu’on peut faire aujourd’hui.

Les Pirké avot analysent aussi avec sagacité les traits de caractère de chaque individu : le fou ne craint pas de pécher, l’ignoramus ne peut pas être un dévot, le timide n’est pas un bon élève et le nerveux (l’impatient) ne sera pas un bon enseignant. On s’étonne de trouver ici de telles recommandations qui ne touchent pas de près la pratique religieuse : d’où la place très spéciale de ces Pirké Avot dans la littérature talmudique.

On a remarqué supra que Hillel et son collègue Shammaï se voient attribuer une quantité considérable de maximes et de dicta. Voici ce qui est mis dans la bouche de Hillel, comme s’il s’agissait d’un philosophe issu de l’école stoïcienne : celui qui est trop gros aura (dans sa tombe) trop de vers de terre, celui qui a une grande fortune aura aussi tant de soucis, celui qui dispose de beaucoup de servantes sera confronté à la luxure, quiconque a trop de femmes accroit aussi la sorcellerie autour de soi, celui qui a beaucoup de valets subira aussi des vols, mais celui qui étudiera la Tora aura longue vie et celui qui passe du temps dans la maison d’étude accroit sa sagesse… Tout bien considéré, l’étude de la Toratelle est la destination de l’hommeMais il est interdit de s’en glorifier. La Torah est considérée ici comme l’ordre éthique qui sous tend tout l’univers.

Les sages comparent les différentes aptitudes de leurs disciples : celui qui comprend vite, celui qui a une excellente mémoire, celui qui fait la joie de sa mère, etc… Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est la détermination de la bonne voie à suivre. Et les sages énoncent à la suite des meilleures qualités de l’homme, les pires défauts qu’il convient d’éviter.

Rabbi Eliézer énonce ce que sont à ses yeux les qualités psychologiques les plus éminentes : un regard bienveillant, un autre sage jette son dévolu sur un bon compagnon, un autre sur un bon voisin, un autre celui qui sait prévoir l’avenir (ha ro’é et ha nolad), un autre, enfin, un bon cœur. Le Talmud cherche à présent quelle est la déclaration qui englobe toutes les autres et il déclare l’avoir trouvée chez rabbi Eléazar ben Arakh : le choix d’un bon cœur. Il s’agit là d’une humanité dont le fond est bon, qui témoigne de l’empathie à autrui, s’entend avec tout un chacun et ne connaît aucune situation conflictuelle… Pour l’inverse de ces qualités positives, les Pirké Avot présentent exactement les dispositions opposées…

Une mise en garde ne laisse pas de retenir notre attention : il s’agit de préserver la dignité de son prochain mais aussi de la relation de l’homme simple avec les sages : cette relation peut être dangereuse, aussi brûlante que les braises ou la morsure de la vipère. Les Pirké Avot insistent désormais sur l’étude de la Torah et formulent aussi une exigence : savoir répondre aux attaques des Epicuriens, désignant dans le Talmud les athées et les idolâtres. D’autres considérations, plus générales, clôturent ce chapitre.

Il s’agit de montrer que toute œuvre humaine est nécessairement inachevée : la journée de travail est inéluctablement brève, le travail est abondant et le maître de céans est impatient de contempler l’œuvre accomplie. Il s’agit là assurément d’une métaphore de l’existence humaine : on ne parviendra jamais à accomplir tout ce qu’on projetait de faire et le maître qui inspecte l’œuvre nécessairement inachevée est Dieu. Mais le verset suivant se veut plus réaliste : nous ne sommes pas tenus de parachever l’œuvre mais il n’est pas en notre pouvoir de nous en dispenser. Toutefois, l’homme consacrera à la Tora le meilleur de ses jours et de ses veilles et Dieu l’en récompensera mais il faut savoir que cette dernière nous sera accordée dans le monde à venir.