C’est la parasha (lecture de la Torah) de cette semaine, Houkath, qui m’inspire cette réflexion hebdomadaire. En effet, après qu’une importante mortalité ait été envoyée par Dieu au milieu des enfants d’Israël à cause de nouvelles plaintes à Son égard, Il ordonne à Moïse de confectionner un serpent d’airain et de le placer au sommet d’une perche. Et alors « quiconque aura été mordu et le regardera, conservera la vie ».

Cette pratique a paru si magique, voire idolâtre, aux rabbins du Talmud qu’ils en ont proposé une lecture symbolique. Ils ont déclaré que le serpent d’airain ne guérissait pas miraculeusement les victimes des morsures de serpent, mais qu’il les obligeait à regarder vers le ciel, donc à élever leur pensée vers leur Créateur, à quitter le monde de la seule matérialité pour se consacrer aussi à la spiritualité et donc guérir de leurs maux. Il est intéressant de constater que le symbole du serpent guérisseur se retrouve dans plusieurs civilisations (grecque, hindouiste, européenne).

Le caducée (ci-contre) est l’emblème des différents corps médicaux (médecins, pharmaciens, infirmières, dentistes, sages-femmes, etc.). De fait, on ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement entre ce très ancien symbole de l’humanité et la découverte de Pasteur qui, comprit comment soigner le mal par le mal en inventant le vaccin. – Dans une certaine mesure on pourrait dire que les Hébreux de l’époque de Moïse, mordus par des serpents, ont été guéris par le principe même qui les avait d’abord frappés.

Le caducée

En partant de l’exemple du serpent d’airain, ne peut-on l’étendre à d’autres manifestations de la nature dont les effets peuvent se révéler tour à tour fastes et néfastes, bénéfiques ou maléfiques ?

Si nous nous en tenons aux quatre éléments que les philosophes présocratiques avaient identifiés autour d’Empédocle (5ème siècle avant EC), à savoir la terre, l’eau, l’air et le feu, nous ne pouvons pas ignorer que leurs manifestations ont des conséquences diverses pour l’homme.

D’aucun de ces éléments ce dernier ne pourrait se passer pour vivre. Ils sont tous quatre indispensables à sa survie. Qu’un seul vienne à manquer et la vie ne serait plus possible à la surface de la planète. Quatre éléments bienfaisants : la terre, support de tout ce qui se meut, c’est elle dont nous tirons notre subsistance à condition de la travailler comme elle le requiert ; c’est elle qui accueille nos dépouilles au moment de la mort.

Le serpent d’airain (Anton Van Dick)

C’est encore la terre qui, en produisant une végétation variée, nous offre des paysages magnifiques de plaines, de montagnes, de fleuves, l’indispensable chlorophylle. Mais c’est aussi la terre qui peut trembler et engloutir des populations. C’est elle qui, engorgée par des produits chimiques ou recouverte de détritus, peut refuser son offrande à l’homme.

L’eau : c’est le principal constituant de la nature ; dans les océans, les fleuves, les lacs, dans la végétation, dans le corps humain. Nous pouvons vivre sans manger durant de longs jours, mais il nous est impossible de ne pas boire. L’eau qui rafraîchit, l’eau qui lave, l’eau qui désaltère, l’eau si indispensable et qui remplit toutes les cavités, à laquelle l’enseignement de la Torah a été comparé.

C’est ainsi qu’après la mort de Myriam, sœur de Moïse et d’Aaron, (aussi dans la parasha de cette semaine) il est écrit : ולא היה מים לעדה ויקהלו על-משה ועל-אהרון « Il n’y eut plus d’eau pour la communauté ; ils se rassemblèrent contre Moïse et contre Aaron ». Myriam, par ses qualités morales et son savoir, avait permis que les Israélites aient à boire durant les quarante années du désert. Sa mort équivalait à une interruption de l’eau, de la Torah.

C’est cette même eau qui peut submerger les terres, emporter les maisons, noyers leurs habitants, détruire des récoltes, des vignes, éroder les côtes, se jouer des barrages et des digues, engloutir des navires.

Les quatre éléments à l’intérieur d’un cadran solaire (Wikipédia)

L’air à présent. Ce mélange invisible dont la composition en gaz convient exactement à l’existence des hommes et des animaux. L’air que nous respirons, dont nous emplissons nos poumons, dont nous recherchons en permanence la présence et la pureté. L’air qui permet la respiration et dont l’absence est signe de mort.

L’air qui est le souffle vital, mais qui peut être une mélodie (un petit air d’accordéon, un grand air d’opéra), une apparence (l’air joyeux), un signe de liberté (libre comme l’air), de légèreté (des paroles en l’air), etc. Mais aussi l’air que l’industrie humaine peut vicier et rendre irrespirable ; l’air porteur de nuages nucléaires, de microbes, d’épidémies, d’odeurs pestilentielles…

Le feu enfin, seul élément qui n’est provoqué que par des phénomènes exceptionnels, et qui, domestiqué par l’homme depuis la préhistoire, a rendu la vie possible ; le feu qui réchauffe, qui éclaire, qui permet de cuire les aliments, mais aussi d’entretenir les formidables machines de l’industrie.

Le feu sans lequel le potier ne pourrait cuire ses poteries, le boulanger faire son pain, le chaudronnier modeler ses métaux et créer les pièces pour l’industrie. Mais le feu qui brûle lors des incendies, qui, non surveillé, peut détruire des milliers d’hectares de forêt, avec lequel on ne joue pas impunément. Le feu qui est symbole d’action, de passion ; qui peut se tirer à bout portant ou animer l’âtre d’une cheminée en hiver. Le feu qui purifie.

Tous ces exemples, et combien d’autres encore, nous disent notre éminente responsabilité par rapport aux éléments qui nous entourent, qui nous permettent de vivre et dont nous devons veiller à ne pas les mal-traiter ni les épuiser par notre consumérisme. De fait, Empédocle, il y a deux mille cinq cents ans, avait ajouté à la « quaternité » de la nature deux autres éléments d’ordre spirituel. Il disait : « il y a quatre éléments, le feu, l’eau, la terre et l’air.

L’Amitié les rassemble et la Haine les sépare ». C’est-à-dire que l’homme, seul animal capable d’aimer et de haïr, peut rompre l’équilibre de ces quatre éléments. Par l’Amour, il en renforce la cohésion et la complémentarité ; par la haine, il en détruit le merveilleux ordre qui a présidé à la création de l’univers.

N’est-ce pas cela-même que préconise le livre de la Genèse lorsque Dieu assigne à l’homme la tâche, au sein du jardin d’Éden, de לעבדה ולשמרה (le’ovda ouleshomerah), « le travailler et le garder » ? (Genèse 2:15) Il ne tient qu’à nous de maîtriser les forces paradoxales de la nature qui nous gouvernent. C’est un travail sur nous-mêmes auquel nous invite la diversité et l’abondance de notre environnement.