Les Etats occidentaux, et plus particulièrement l’Union Européenne, ont beaucoup de difficultés à admettre d’autres concepts nés de relations inter-étatiques différents de ceux plus ou moins utopiques nés des esprits de bonne foi et d’après-guerre des pères de l’Europe.

Cette incompréhension, déjà à la chute de l’empire Ottoman, fut à l’initiative d’un découpage frontalier artificiel créé par les accords Sykes-Picot en 1916, par les deux puissances de l’époque, la France et la Grande-Bretagne, alors embourbées dans les tranchées.

Cet accord, portant le nom de deux diplomates Sir Mark Sykes et François Georges-Picot, prévoyait le découpage des restes de l’empire Ottoman, en frontières dites « quadrillées », tel qu’il est encore possible de le voir dans tout le Moyen-Orient (Iran excepté), ainsi qu’en Afrique.

Ces frontières, sont aujourd’hui fortement remises en question par les revendications ethniques et surtout au vu des avancées territoriales du groupe « Etat Islamique ».

En effet, elles sont très loin de prendre en compte les affiliations ethniques et les différents composants culturels de la région, les puissances coloniales de l’époque n’ayant eu comme objectif que d’y transposer un principe d’État-nation à l’européenne totalement obsolète dans un Moyen-Orient déjà en crise.

Jusqu’aux événements du-dit Printemps Arabe qui s’est répandu depuis 2011 dans le monde arabo-musulman avec des objectifs plus ou moins atteints, l’Européen lambda n’avait que très peu ou même jamais entendu parlé de nations autres que les deux grands groupes identitaires majeurs du Moyen-Orient musulman.

D’un coté, la mouvance sunnite majoritaire, officiellement représentée jusqu’en 2011 par la confrérie des Frères musulmans. Elle fut fondée par Hassan El Banna aïeul du très médiatique Tariq Ramadan, et conserve une forte influence malgré les répressions en Egypte depuis 1920 et en Syrie du temps de Hafez Al-Assad, père de Bashar.

De l’autre, la mouvance chiite qui, à partir des année 1990, renaît des cendres de la révolution iranienne de 1979 avec la présidence Rafsandjani. Elle revendique officiellement, son poids diplomatique régional et, officieusement militaire, en profitant de l’effondrement du rival irakien depuis 2003 pour avancer ses pions, à l’image du leader charismatique Irakien Muqtada Sadr, chiite proche des ayatollah iraniens.

Ce clivage évoluant au gré des attentats de part et d’autre, dans un « Croissant de moins en moins fertile ».

Entre les deux, peu d’attention fut portée aux minorités ethniques, chrétiens, kurdes, ou encore yazidis.

On pourrait se concerter sur la période, mais il n’est pas hasardeux de situer la compréhension de cette réalité sociologique ethnique des sociétés musulmanes, par les Occidentaux et plus particulièrement par les États-Unis, durant l’intervention en Afghanistan.

C’est aujourd’hui cette logique « tribale » qui domine l’ensemble de la géopolitique moyen-orientale. La même qui explique que l’Irak post-Saddam Hussein s’est fissurée en provinces quasi-autonomes – le cas Kurde en est un exemple édifiant. Cette qui prouve que l’Afghanistan n’est pas apte à devenir à court et moyen terme un Etat-Nation centralisé (divisé entre Pachtounes, Tadjiks, Balouches, Ouzbeks, Turkmènes et Kirghizes), la même qui justifie la guerre civile au Yemen entre rebelles Houthis chiites pro-iraniens contre la désormais « vieille » organisation Al-Qaïda sunnite, cette même logique qui pousse les milices de l’organisation « Etat Islamique » à massacrer plus de 200 membres d’une même tribu sunnite rivale en Irak (Le Monde, 02.11.2014).

L’existence de certaines ethnies oscillent entre reconnaissance et répression.

Depuis plus d’un an, les Yazedis (adeptes d’une croyance iranienne ancestrale) sont les victimes de la rage génocidaire des djihadistes de l’EI.

Tueries, viols, esclavage (Le Point 13.10.2014), spoliations, les ont fait fuir vers les massifs montagneux du Sinjar, où, sans une intervention très tardive de la coalition franco-americano-saoudienne, hommes femmes et enfants fuyant à pieds, auraient été rapidement rattrapés par les tristement célèbres lignes de pick-up blancs flanqués du drapeau noir des djihadistes.

Tardive car il est évident que les Américains ont sous-estimé le poids que pouvait représenter ces minorités dans la région.

Laisser les yazidis, les chrétiens et les kurdes aux mains des djihadistes reviendrait à empirer l’image Nord-américaine au sein de populations qui, elles-mêmes, peuvent jouer un contre-poids face à celles qui se confondent dans la haine anti-américaine depuis l’invasion de l’Irak en 2003.

Cette prise de conscience s’est récemment exprimée par le biais de John Kerry à la suite de la prise partielle de la ville kurde martyre de Kobané (Aïn Arab), située au nord de la Syrie près de la frontière turque.

Son statut est passé de « position sans intérêt stratégique face à l’État Islamique » aux yeux de la diplomatie américaine à « dernier bastion de résistance » contre la barbarie djihadiste, suite aux pressions européennes, et principalement, il faut le reconnaître, grâce à François Hollande.

Suivant cette reconnaissance, il ne serait pas étonnant que le statut de l’organisation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sorte de la liste des organisations terroristes établi par les Etat-Unis (établi par le Département d’Etat) et l’Union Européenne à court ou moyen terme. Tout ceci au grand dam de la décevante Turquie, dont les chars sont toujours postés à la frontière irakienne, observateurs insensibles des combats.

Il est donc clair que l’accouchement douloureux d’un nouveau Moyen-Orient, aujourd’hui théâtre de bouleversements sans précédents depuis la décolonisation, ne peut se faire qu’avec la participation des toutes ces minorités, qui devraient aujourd’hui compter sur la reconnaissance internationale. Mais à quel prix ?

L’Etat d’Israel n’avait aucune prédisposition à exister et à survivre en 1948 face à des voisins multiples et hostiles. Aujourd’hui il est une puissance incontournable, qui a su prendre le virage que lui imposait l’évolution post-coloniale au Moyen-Orient.

Il n’est pas interdit d’espérer le même destin pour le Kurdistan, îlot de raison et d’espoir pour tous ces oubliés du Moyen-Orient.