L’époque que nous vivons connaît bien des confusions, certaines volontaires et sciemment créées, tandis que d’autres naissent sous le coup de la paresse, de l’ignorance ou de l’oppression. Mais dans tous ces cas de figure, le problème demeure le même ; comment détecter que ce qui se donne pour une conception de la foi, l’adhésion à une croyance religieuse, relève vraiment de l’ordre du religieux ?

Cette question est la plus cruciale de notre époque où les civilisations et les cultures s’affrontent continuellement, sans savoir vraiment à qui elles ont affaire : sommes-nous dans le territoire du religieux, du sacré, du numineux ou avons nous affaire à de faux-monnayeurs qui se rendent coupables d’une énorme tromperie sur la marchandise ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet et de parler des sources juives, chrétiennes et musulmanes, il faut dire, en guise de préambule, que maintes sectes, maintes hérésies (au sens étymologique), maintes chapelles, maintes doctrines politiques assez inavouables aiment à se parer des plumes du paon et à arborer les signes extérieurs d’une religion (parfois très reconnue et ayant pignon sur rue) alors qu’elles ne cherchent qu’une chose : se faire passer pour ce qu’elles ne sont pas, une religion ! Ne revenons pas sur les différents sens du terme latin qui a donné religion.

D’autant qu’il n’est pas transposable dans des langues non européennes, en l’occurrence sémitiques. En clair, l’hébreu n’a pas de véritable terme pour désigner la religion au sens où l’entend par exemple l’église catholique. Juifs et Musulmans mêlent, indépendamment les uns des autres, des sens aussi différents que législations, ethnies, nomocraties, théocraties, etc… Le terme DAT, utilisé aujourd’hui même pour désigner les cultes (le ministère des cultes : misrad ha datot) n’est même pas d’origine hébraïque certaine bien qu’il connaisse quelques occurrences dans le corpus biblique…

Dans le judaïsme, il y a, depuis les origines, une sorte de complémentarité entre le juridico-légal et l’éthique ou l’éthico-religieux. On ne parvient pas à séparer de manière hermétique le profane du sacré, même quand on distingue entre les deux. La conception que cette foi se fait du monde a des racines religieuses, donc spirituelles. Cette complémentarité est enrobée dans une lecture théologique de l’Histoire.

André Chouraqui avait trouvé pour cela une appellation précise : une historiographie prophétisante. En termes techniques, on parle, dans la littérature exégétique traditionnelle (Talmud, Midrash) d’Aggada et de Halakha. Le premier terme se veut proche de la vie courante, prend une forme métaphorique, vivante , pragmatique) tandis que le second se veut normatif, contraignant, prédictif. En d’autres termes, c’est ainsi et pas autrement qu’il faut appliquer la loi de Dieu.

Dans l’islam, ce maquis d’interdits et de prescriptions, est réduit et se concentre sur une série d’adjurations de bien se conduire, de croire en Dieu, de supporter les épreuves qu’il nous envoie, le tout afin d’élever l’homme et l’aider à transcender sa nature charnelle. Ici, les coutumes et les origines tribales jouent un rôle incontournable. IL suffit de se référer au titre d’un ouvrage théologien du Xe siècle, Les Milal wa l nihal d’ Al-Shahrastani, pour s’en convaincre.

Le christianisme a surtout veillé, sous la férule de Saint-Paul, à se détacher des sources vétérotestamentaires qui maintenaient en vie la pratique des commandements. Jésus a promu l’amour du prochain, voire même de l’ennemi, comme valeur suprême. On peut donc dire, en reprenant le bon mot d’un rabbin néo orthodoxe du XIXe en Allemagne, Samson-Raphaël Hirsch (1808-1888) qui écrivait ceci : ce n’est pas la foi mais bien la loi qui est le maître-mot du judaïsme.

Mais après avoir défini l’essence de ces trois religions monothéistes, il nous faut bien reconnaître que certains individus ou certaines chapelles tentent d’instrumentaliser le noyau dur de ces trois religions pour leur faire dire ou soutenir ce qu’elles ne disent ni ne soutiennent.

Dans la Bible hébraïque, on met en garde l’adepte sincère du judaïsme contre les faux prophètes qui cherchent à fourvoyer le peuple et l’entraîner là où il ne devrait pas se risquer. Et régulièrement, ces admonestations sont adressées au monarque par la bouche du prophète qui fait figure de garant de l’authenticité de la doctrine religieuse.

Et cela ne saurait être l’effet du hasard car le roi symbolise justement la conduite politique de la cité sous l’égide d’un Dieu qui donne un corpus de lois et de règles, destinés à conduire la cité vers la justice, la paix et l’harmonie. Le christianisme partage cette attitude fondamentale tout en empruntant sa voie qui le pousse à porter aux nues l’antinomisme, à savoir l’abandon des préceptes divins puisque le sacrifice de Jésus en dispense désormais le fidèle.

LA source d’inspiration prophétique ne peut pas être fausse car elle est reliée à un discours divin. Cela s’appelle l’inerrance prophétique.

Mais comment l’église catholique s’y est-elle prise pour bénir et organiser les croisades alors que son document de base, l’Evangile, se veut amour et dispensateur de grâce et de bienfait ? Comment l’islam qui prône l’abandon confiant à Dieu en est venu à favoriser le djihad, non point quiétiste, intellectuel et spirituel, mais agressif et armé ?

Les Juifs font ici plutôt pâle figure car ils ont été écartés de l’histoire diplomatique et militaire au motif qu’ils furent chassés de leur terre et exilés durant deux millénaires sur toute la surface du globe… Mais l’historiographie biblique, si sujette à caution soit-elle, donne des exemples d’une oppression religieuse, certes, réduite et limitée dans le temps.

Comment expliquer cet empiètement du donné politique sur le territoire du religieux ? Il faut se souvenir des relations fort anciennes entre le religieux et le politique. On ne parle pas assez de la genèse religieuse du politique, ce qui a malheureusement créé une dangereuse proximité entre ces deux ordres et a conduit des faussaires, des faux monnayeurs et des usurpateurs à habiller de concepts religieux leurs idées politiques extrémistes.

Par exemple, comment avoir réussi à faire croire que l’exclusivisme religieux, source de tous les crimes commis au nom de Dieu et de la religion, était agréable aux yeux du Créateur, oubliant ainsi que la divinité a créé tous les hommes sans exception ? Ce qu’enseigne la tradition juive sans ambiguïté : Dieu aurait pu créer plus d’un Adam…

Pourquoi s’est-il contenté d’en produire un seul et non pas deux, trois ou dix ? Pour que nul ne puisse jamais prétendre qu’il dérive d’un Adam plus noble, plus aristocratique que celui de son congénère. Voici une interprétation talmudique qui coupe l’herbe sous les pieds de toute doctrine raciste, fondée sur l’inégalité des races humaines. Merci Joseph comte de Gobineau !

Comment faire pièce à l’émergence de tant de fausses religions qui se présentent comme des formes légitimes de telle ou telle croyance, alors qu’elles n’en sont que de grossières contrefaçons ? Comment distinguer dès lors une religion de la contrefaçon qui entend en faire la source de ses crimes, de ses oppressions, voire du terrorisme ?

On peut y parvenir en scrutant les valeurs incarnées réellement ou prétendument par les doctrines religieuses : si elles s’accordent avec l’ordre éthique universel, fondé en raison, elles ne peuvent prôner que l’amour, la tolérance, la recherche de la vérité. Tout ce qui heurte de telles valeurs humanistes ne saurait se présenter comme une religion car il ne s’agit que de haine dissimulée sous les oripeaux de la religion. Cette dernière s’en trouve eo ipso dénaturée et ne peut plus justifier du nom de religion… C’est une caricature de religion. Ayons présent à l’esprit le Décalogue…

L’islam lui-même qui est dans le creuset de la critique ces dernières décennies en raison des crimes commis en son nom, affirme dans le Coran qu’il n’y a pas de contrainte en matière de religion ( la ikhara fi l din). Mais le verset n’a pas vraiment inspiré ceux qui ont mis à feu et à sang autant de pays arabo-musulmans depuis une bonne vingtaine d’années. Le tout au nom d’une doctrine religieuse qui n’en est pas une. Par malheur, la frontière est franchie trop facilement par les propagateurs de haine.

L’éthique doit nous servir de critère décisif entre ce qui relève de la foi et ce qui relève de l’instrumentalisation. Pour cela, il faut adhérer à une éthique fondée en raison. Après tout, un philosophe aussi profond que Kant a commis un petit traité intitulé (Die Religion in den blossen Grenzen der Vernunft : La religion dans les strictes limites de la raison).

Est-ce que l’humanité est prête à croire en une religion fondée en raison ? Est ce que la religion accepterait de ne plus avoir pour frère jumeau le miracle, l’irrationnel ? Les trois monothéismes pratiquent, qu’ils le reconnaissent ou non, la preuve par le miracle.

Or, celui-ci nie la marche naturelle, raisonnable de l’univers