Quelques heures après le massacre anti-LGBT à Orlando, qui a coûté la vie à 49 personnes, des gauchistes qui se voulaient progressistes, mais qui étaient en réalité régressifs, ont rapidement déclaré que cet attentat n’avait rien à voir avec l’islam. À l’instar de Maajid Nawaz, j’ai écrit un article dans le Times of Israël critiquant ce que je percevais comme l’apologie du terrorisme et un manque d’honnêteté intellectuelle.

Soyons clairs, si cet attentat a quelque chose à voir avec l’islam ou non dépend de la façon dont on définit l’islam. Si par l’islam, on entend un ensemble de textes religieux, on doit se pencher sur comment ces textes sont interprétés. Certes, cet attentat n’a rien à voir avec l’islam de quelqu’un comme l’imam Ludovic-Mohamed Zahed, le fondateur ouvertement gay de la première mosquée inclusive (c’est-à-dire ouverte à tous) à Paris.

En effet, certains ont tenté de prouver que l’attentat d’Orlando n’avait rien à voir avec l’islam en soulignant qu’il y a également des musulmans qui sont LGBT. Cependant, cela ne tient pas compte du fait que les musulmans LGBT sont sévèrement marginalisés au sein des communautés musulmanes plus larges, même dans des pays occidentaux, démocratiques, et (relativement) libéraux comme les États-Unis, le Royaume-Uni, et la France.

À la suite du massacre, il est nécessaire de faire plus que simplement et naïvement affirmer que « ceci n’est pas l’islam ». Il faut veiller à ce que « ça » n’ait rien à voir avec l’islam. Cela implique, bien sûr, la réforme de l’islam globalement.

On ne peut pas seulement souhaiter que disparaisse le problème des croyances et des enseignements homophobes qui sont répandus dans des communautés musulmanes partout dans le monde, en désignant du doigt l’existence (très marginalisée) des musulmans LGBT.

Or, ceci est justement ce que certains ont tenté de faire. Al Jazeera, par exemple, a publié une vidéo de trois musulmans gays qui réagissent au massacre d’Orlando. Voici ma traduction de ce qu’ils ont dit:

Je suis ouvertement gay et je suis musulman. Les musulmans gays sont très présents et en solidarité avec leurs frères et sœurs LGBT. Nous nous tenons à ces deux intersections, nous avons senti qu’il y a eu une attaque sur nos deux identités. Nous sommes doublement touchés. Nous sommes fatigués de la rhétorique anti-musulmane et, en même temps, la majorité des personnes LGBT dans le monde entier continuent de vivre dans la violence. Donald Trump a fait que cet été soit l’été de l’intolérance et l’homophobie. L’islamophobie a existé dans notre communauté pendant très longtemps. Trump n’a fait que prêter son visage à cette islamophobie. Ils détestent les homosexuels autant qu’ils détestent les musulmans. Alors maintenant, ils doivent choisir. Que vont-ils faire? Qui vont-ils haïr le plus? Nous avons oublié les personnes transsexuelles qui sont mortes, nous avons oublié les latinos qui sont morts, nous ne prononçons pas leurs noms. Et tout cela est à cause de l’accent mis sur, on s’en doute, la « terreur musulmane » ou le « radicalisme ». Les gens qui s’en fichaient de notre bien-être et qui ont effectivement combattu contre notre dignité et notre égalité sont maintenant en train de récupérer nos corps et nos luttes et nos peaux afin d’appuyer leur propre agenda.

 

Il est certainement important que les musulmans homosexuels affirment courageusement leur existence et affichent publiquement leur sexualité et leur foi, en particulier face à des orthodoxies religieuses qui nient leur existence ou la condamnent.

Mais les trois homosexuels musulmans dans la vidéo se font du tort lorsqu’ils détournent ce qui aurait pu être une conversation sur le traitement des minorités sexuelles dans l’islam traditionnel en faveur d’une conversation sur « l’islamophobie ».

L’augmentation du racisme anti-musulman aux États-Unis (et ailleurs) doit certainement être abordée et condamnée sans ambiguïté, mais pas au détriment d’aborder et de condamner l’homophobie endémique et normalisée dans l’islam traditionnel.

Heureusement qu’il y a des musulmans LGBT qui se prononcent contre la marginalisation de leur existence. Prenons, par exemple, Zaynab Shahar, une doctorante au Chicago Theological Seminary et la cofondatrice du groupe Third Coast Queer Muslims of Chicago & the Upper Midwest, qui a écrit le statut suivant en réponse à des tentatives de faire du « pinkwashing » de l’islam traditionnel:

Malheureusement, les trois musulmans homosexuels présentés par Al Jazeera ont été utilisés afin de détourner la conversation de la marginalisation des musulmans LGBT pour ne parler que de l’intolérance et l’homophobie de Donald Trump. Compte tenu des circonstances du massacre d’Orlando, il aurait été plus approprié de discuter l’intolérance et l’homophobie dans les communautés musulmanes aux États-Unis et ailleurs.

Ce genre de détournements fait malheureusement partie de la grande majorité des déclarations des figures musulmanes suite à l’attentat. Prenons, par exemple, Yasir Qadhi qui a écrit dans un post Facebook que l’homophobie endémique dans les communautés musulmanes et ce qu’il considère comme « la position de l’islam sur l’homosexualité » ne sont pas pertinents pour comprendre le massacre. Il estime que l’attentat d’Orlando n’était que le résultat de «problèmes mentaux» (dont l’homosexualité présumée du tireur).

C’est sans surprise que Qadhi voudrait faire croire que ces questions ne sont pas pertinentes, surtout parce qu’il est lui-même homophobe et considère que l’islam sera toujours opposé à l’homosexualité et que les « pulsions homosexuelles » doivent être réprimées – une solution possible étant le mariage avec le sexe opposé. Et pour couronner le tout, Qadhi pense que la lapidation est un châtiment légitime dans les pays musulmans où la charia est en vigueur. Pour le dire simplement, Qadhi fait partie du problème. Il fait partie du climat homophobe hostile qui règne dans la plupart des communautés musulmanes.

Cette haine est tellement normalisée que même quelqu’un comme Linda Sarsour, qui semble progressiste en apparence, peut citer sur Twitter, sans aucune gêne, le lendemain de l’attentat d’Orlando, le prédicateur ouvertement homophobe Mufti Menk, pour qui les homosexuels sont  « sales » et  « pires que les animaux », parce que, selon lui (et ceci est faux), même les animaux ne se livrent pas à des relations homosexuelles.

En fin de compte, même un soi-disant progressiste comme Sarsour ne voit pas le problème de retweeter un homophobe comme Mufti Menk parce qu’elle n’est pas en désaccord avec l’idée que les homosexuels sont, selon les mots du Mufti Menk, « pire que les animaux ».

La haine de soi du tireur d’Orlando a été formée dans un tel climat d’homophobie normalisée et endémique. Ludovic-Mohamed Zahed, l’imam ouvertement gay que j’ai mentionné au début, décrit dans son premier livre Le coran et la chair comment, adolescent en Algérie, il est entré dans le giron des salafistes algériens afin d’enterrer, au fond de son inconscient, son orientation sexuelle et les difficultés sociales qui lui sont liés.

Zahed a eu la chance d’abandonner les salafistes dès le début de la guerre civile en Algérie et d’assumer, beaucoup plus tard, sa sexualité, malgré les pressions autour de lui. Mais d’autres, grandissant avec des notions que l’homosexualité est le pire péché, le plus odieux possible, et que Dieu punira les homosexuels, n’ont pas pu prendre le dessus. Rappelez-vous que, avant Omar Mateen, il y avait déjà Salah Abdeslam.