Certains d’entre vous se souviennent peut-être du film de Laurent Heynemann de 1987 intitulé : « Les mois d’avril sont meurtriers ». Il s’agissait d’un film policier dont le personnage central, interprété par Jean-Pierre Marielle, était un policier que la mort de sa fille amène à ne plus se consacrer qu’à des affaires de crimes sordides.

J’arrête là cette évocation dont l’intérêt principal aura été de me fournir le titre de cette chronique. Il m’est venu à l’esprit en mettant bout à bout des anniversaires d’avril que nous commémorons en cette période, par ailleurs inquiétante à plus d’un titre. Pêle-mêle quelques dates : 11 avril 1987, 19 avril 1943, 20 avril 1984, 23 avril 2017.

Le 11 avril 1987, il y a donc exactement 30 ans, Primo Lévi, « survivant » d’Auschwitz, se suicidait. Chimiste italien, résistant dénoncé, il été déporté en 1944. Il est donc resté un an à Auschwitz. De retour dans sa ville de Turin, il a repris son activité professionnelle, devenant directeur de l’usine pour laquelle il travaillait. Mais il n’a eu qu’une obsession : témoigner, dès son retour, sur ce qu’il avait vu et vécu dans l’enfer du plus terrible des camps d’exterminations nazis.

Primo Lévi en 1980.

Primo Lévi en 1980. (Source: Wikipédia)

Selon Pierre Ropert, auteur d’un article pour JForum.fr, il l’a fait « avec un style analytique et dénué de pathos ». C’est effectivement ce qui frappe à la lecture de « Si c’est un homme ». On a l’impression que Primo Lévi garde la distance d’un scientifique par rapport à l’objet de son étude, ce qui, bien sûr, rend son témoignage d’autant plus précieux.

Dans un entretien qu’il eut avec Philip Roth, il décrit ainsi son expérience : « Je me souviens d’avoir vécu cette année à Auschwitz dans un état exceptionnel d’ardeur. Je ne sais pas si cela venait du fait de ma formation professionnelle, d’une résistance insoupçonnée ou bien d’un instinct profond.

Je n’arrêtais jamais d’observer le monde et les gens autour de moi à tel point que j’en ai encore une vision très précise. J’éprouvais le désir intense de comprendre, j’étais constamment envahi par une curiosité que plus tard quelqu’un qualifia, en fait, rien moins que de cynique. La curiosité du naturaliste qui se retrouve transplanté dans un environnement qui est effroyable mais nouveau. Effroyablement nouveau ».

On ne saurait mieux dire. Myriam Anissimov, auteur d’une biographie monumentale intitulée : « Primo Lévi ou la Tragédie d’un optimiste » (ed. Jean-Claude Lattès), explique : « Dans Lévi observateur, il y a une ambiguïté. Un certain nombre de déportés se sont posés en observateurs, c’est une façon de tenir. »

Jusqu’où a pu aller cet apparent détachement ? Son suicide, s’il n’est pas l’unique réponse à son geste, ne peut quand même y être totalement étranger. C’est vrai qu’il était un dépressif de longue date, qu’il avait la charge d’une vieille mère sénile, qu’il venait d’être opéré avec peu de succès de la prostate au point de dire à une de ses amies : « On survit à Auschwitz, et on se pisse dessus ».

Il n’empêche que son expérience concentrationnaire a dû contribuer à son suicide, tout comme pour Bruno Bettelheim quelques années plus tard. En tout cas, je tenais à lui rendre hommage à l’occasion du trentième anniversaire de sa mort, n’oubliant pas son inlassable témoignage développé à travers de « Si c’est un homme », « Naufragés et rescapés », « La trêve »…

Le 19 avril 1943 (c’en était hier l’anniversaire au Mémorial), les quelques milliers de survivants du ghetto de Varsovie, regroupés autour de deux organisations, se soulèvent contre les nazis venus, sur ordre de Himmler, le liquider définitivement après que les déportations massives des derniers mois en aient réduit la population de 400.000 à 40.000 Juifs.

C’est l’Aktion Reinhard, du nom de Reinhard Heydrich, chef de l’Office de sécurité du Reich, en charge, jusqu’à son assassinat le 27 mai 1942, de la Solution finale.

Les deux organisations de combat sont l’Organisation Juive de Combat d’inspiration sioniste et bundiste, dirigée par Mordechaj Anielewicz, 23 ans, et Marek Edelman, 24 ans, et l’Union militaire juive, organisation sioniste révisionniste du Bétar dirigée par Pawel Frenkel et Dawid Moryc Apfelbaum.

Le 18 janvier 1943, ces deux groupes s’étaient déjà opposés par la force à une nouvelle vague de déportations ; après quatre jours de combats de rue, le ghetto avait été paralysé et les déportations suspendues. Cette fois-ci, Himmler décide d’employer les grands moyens pour en finir avec le plus grand ghetto créé par les nazis.

Il écrit : « Pour des raisons de sécurité, j’ordonne que le Ghetto de Varsovie soit détruit […], après que tous les éléments de maisons, ou les matériaux, qui ont de la valeur aient été récupérés ».

C’est ainsi qu’au matin du 19 avril 1943, une armée de 2.000 soldats allemands équipée de chars, d’artillerie et de lance-flammes, pénètre dans le ghetto et rencontre une très vive résistance, mettant à mal le plan prévoyant une prise intégrale du ghetto en trois jours !

Himmler dépêche alors sur les lieux le général Jürgen Stroop, qui met quatre semaines à anéantir le ghetto, soit le 16 mai 1943. Même après la chute officielle du ghetto, de petits groupes de survivants continuent la lutte armée dans les ruines jusqu’au mois de juin 1943.

Durant les combats, environ 7 000 résidents du ghetto ont été tués, 6 000 ont été brûlés vifs ou gazés durant la destruction totale du quartier.

Les Allemands déportèrent les survivants dans le camp d’extermination de Treblinka et dans les camps de travail de Poniatowa, de Trawniki et de Majdanek. – Le 19 avril 1943, date d’une révolte avortée ? Certainement pas ; bien au contraire, les quelques centaines de Juifs des deux organisations de combat, en résistant pendant quatre semaines à la plus puissante armée de tous les temps, ont écrit une des pages les plus glorieuses de l’humanité.

D’ailleurs, Arié Wilner, soldat de l’Organisation Juive de combat, a résumé le sens de ce combat en ces termes : « Nous ne voulons pas sauver notre vie. Personne ne sortira vivant d’ici. Nous voulons sauver la dignité humaine ». La dignité humaine, une expression qui n’a hélas plus guère d’écho aujourd’hui. Que les valeureux combattants juifs de Varsovie soient remerciés pour leur combat de résistance qui en engendra de nombreux autres.

Le 20 avril 1984, quelques dizaines de Juifs français sous la conduite de Serge et Beate Klarsfeld se rendaient à Hambourg pour protester contre l’impunité du SS Unterscharführer Arnold Strippel (1911-1994) dans le meurtre de 20 enfants juifs au Bullenhuser Damm.

L’histoire est la suivante : en avril 1945, alors que les Allemands ont déjà perdu la guerre, 20 enfants juifs entre cinq et douze ans se trouvent encore dans le camp de concentration de Neuengamme, près de Hambourg. Il y a dix filles et dix garçons, dont deux paires de jumeaux.

Durant des mois, le médecin SS Kurt Heißmeyer a abusé d’eux comme cobayes pour ses expériences médicales : il a injecté aux enfants vivants des bacilles tuberculeux sous la peau et dans les poumons à l’aide de sondes. Il leur a ensuite chirurgicalement enlevé les ganglions lymphatiques. Au cours d’un interrogatoire en 1964, Heißmeyer déclarera qu’il n’y avait eu pour lui, « aucune différence fondamentale entre les juifs et les animaux de laboratoire. »

– Le 20 avril 1945, les enfants, ainsi que quatre des prisonniers adultes qui s’occupaient d’eux au camp, sont amenés dans un grand bâtiment à Hambourg, une ancienne école. C’est l’école de Bullenhuser Damm, qui sert d’avant-poste au camp de Neuengamme. Il est presque minuit quand ils arrivent. Le groupe est amené à la cave. Les adultes sont pendus à un tuyau au plafond dans la chaufferie. On injecte de la morphine aux enfants, puis, une fois endormis, on les pend aux crochets sur le mur.

Le SS Johann Frahm doit peser avec le poids de son corps sur les enfants qui sont si maigres que le nœud ne peut pas se refermer autour de leurs cous. Dans un interrogatoire en 1946, Frahm dira qu’il a « accroché les enfants au mur comme des tableaux. » Aucun d’entre eux n’a pleuré.

– Le 20 avril 1984, notre groupe venait donc, au jour anniversaire de ce crime répugnant à plus d’un titre, protester contre le fait que Strippel, qui avait d’autres « exploits » à son actif dans d’autres camps nazis, n’était pas jugé pour les meurtres du Bullenhuser Damm, la justice arguant de sa mauvaise santé !

Avant d’aller nous recueillir dans le sous-sol du lieu du martyre de ces malheureux enfants (parmi lesquels le petit frère de notre ami Philippe Kohn récemment décédé) et que j’y aie prononcé un kaddish, nous avons défilé dans les rues de Hambourg. Or, il faut savoir que le 20 avril est aussi l’anniversaire de naissance d’Hitler (יש »ו que son nom et son souvenir soient effacés). C’est ainsi que notre groupe croisa une manifestation de nostalgiques nazis accompagnés de croix gammées et de chants nazis !

Heureusement, la police, avertie, avait prévu un service d’ordre qui empêcha que les deux groupes s’affrontassent de manière violente. En ce 20 avril, ayons une pensée, parmi les six millions de Juifs assassinés par les nazis, pour ces vingt petits innocents martyrisés et pendus aux patères d’un vestiaire.

Le 23 avril 2017, nous célèbrerons le Yom HaShoah, journée de commémoration de la Shoah instituée à la date du 27 nissane par le tout jeune Etat d’Israël en 1952. Comme vous le savez, nombreuses sont les formes de célébration de ce génocide.

En Israël, c’est une journée tout entière dédiée au souvenir, que ce soit dans les écoles, dans les rues (où toute vie se fige pendant deux longues minutes le matin), ou, plus récemment, dans les maisons.

En effet, depuis 2011, à l’initiative d’Eddy Altschuler, se tiennent la veille de Yom Hashoah en Israël et dans le monde, des soirées dites : זכרון בסלון (zikarone basalone), « Mémoire dans le salon ». Il s’agit d’initiatives privées ou communautaires, où se réunissent quelques familles voisines et/ou amies au domicile de l’une d’elles pour s’entretenir de la Shoah.

Trois parties sont prévues : 1° Entretien avec un témoin ; 2° Un temps de transition ; 3° Discussion sur la Shoah et son actualité. En France, j’ai instauré en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de notre pays à partir du Mémorial de la déportation édité par Serge Klarsfeld en 1978 et réactualisé en 2012.

De nombreuses villes organisent désormais une semblable lecture et beaucoup de communautés célèbrent un office religieux. – Ce qui est particulier ce 23 avril prochain, c’est la coïncidence entre ce Yom HaShoah et le premier tour de l’élection présidentielle. Il se trouve donc que, simultanément, les Juifs de France auront à commémorer leurs déportés et à élire un nouveau président de la République.

En d’autres temps, cette coïncidence ne nous aurait pas autant interpellés que cette année. Mais là, il apparait qu’au moment même où nous évoquerons les ravages opérés dans nos cœurs et dans notre chair par le régime nazi des années 30 et 40, nous voyons se profiler des candidatures effrayantes par leurs implications.

Deux extrêmes, en principe opposés, se rejoignent dans leur glorification du nazisme ou du stalinisme et ne cachent pas jusqu’où leurs politiques pourraient entraîner ce pays : négation de la responsabilité de la France dans la politique de Vichy d’une part ; alignement sur des régimes totalitaires d’autre part.

Je sais bien qu’il ne faut pas mesurer notre vote à l’aune de nos intérêts strictement communautaires, mais là, ne pourrait-on dire que ce sont les intérêts de la communauté nationale qui sont en jeu ? Je n’appelle ni à adhérer au « parti des pêcheurs à la ligne », c’est-à-dire l’abstention, ni au vote blanc ou nul. Il faut aller voter avec le sens aigu de ses responsabilités.

La France est à une croisée des chemins. Faisons en sorte que notre vote de dimanche prochain et celui du 7 mai ne l’entraînent pas dans une dérive dont nul ne peut prévoir (et surtout pas les instituts de sondage) ce qu’il en adviendrait.

Que ce mois d’avril fasse mentir le titre de cette chronique. Qu’il soit ce qu’il devrait toujours rester : celui du printemps de la nature, mais aussi de l’humanité, c’est-à-dire à la fois l’ensemble des hommes et le caractère de ce qui est humain.