Il n’y a pas de bons mensonges d’Etat.

Barack Obama a décidé de falsifier la réalité des faits au Moyen-Orient avec la même impudeur que son prédécesseur l’avait fait pour justifier en 2003 la désastreuse invasion de l’Irak. Le président américain espère maintenir à un niveau minimal son engagement dans la région, quitte à intoxiquer le monde entier sur l’état effectif de la menace jihadiste.

Les révélations sur une intoxication aussi systématique alimentent un scandale qui ne fait que commencer aux Etats-Unis. Il est grand temps pour les partenaires de l’Amérique au sein de la coalition anti-Daech d’imposer un langage de vérité.

En juin 2015, le numéro deux de la diplomatie américaine, Anthony Blinken, affirme à Paris qu’au moins dix mille combattants de Daech, le bien mal nommé « Etat islamique », ont été tués par la coalition menée par les Etats-Unis en neuf mois.

Un mensonge aussi grossier suscite des haut-le-cœur chez les experts militaires, qui estiment alors à un millier, et au maximum à mille cinq cent, le nombre de jihadistes tués.

Ces chiffres sont à rapprocher des quelque quarante mille partisans armés dont disposerait Daech, mais aussi des cinq mille jihadistes européens déjà enrôlés dans ses rangs (un nombre en progression constante depuis le début des frappes de la coalition en août 2014, une dynamique dont les bilans de pertes statiques peine à rendre compte).

J’ai répété depuis la fin de l’été 2014 que la politique suivie par Obama contre Daech n’avait aucune chance d’atteindre ses objectifs affichés, qu’elle était au mieux inefficace, au pire contre-productive, tant elle servait la stratégie… de Daech.

L’organisation d’Abu Bakr al-Baghdadi a en effet pu étendre son emprise en Syrie (à Palmyre) et en Irak (à Ramadi), tout en voyant ses effectifs gonfler, notamment du fait du recrutement européen. Ce processus terrible a servi la projection terroriste de Daech sur notre sol, de Charlie Hebdo au Thalys.

L’administration Obama est cependant déterminée à nier une réalité aussi dérangeante. Elle a reconstruit une Syrie rêvée où les Syriennes et les Syriens de la vraie vie n’ont pas leur place. C’est ainsi qu’un demi-milliard de dollars ont été engloutis pour le projet, condamné d’avance, de former à l’étranger des combattants syriens anti-jihadistes. Il est en effet exclu pour un patriote syrien de souscrire à l’engagement exigé par les Etats-Unis de combattre exclusivement Daech, et non le régime Assad.

D’où le fiasco retentissant de la « division 30 », montée de toutes pièces par les Etats-Unis, et décimée en juillet 2015, à peine infiltrée en Syrie.

Qu’à cela ne tienne. La Maison Blanche annonce en août 2015 l’élimination par une frappe américaine du « numéro deux » de Daech.

Fadhil Ahmad al-Hayali, surnommé Hajji Mutaz, est pourtant loin d’occuper une position aussi éminente. Il était fondamentalement chargé de la logistique et des transports, fonction cruciale dans une organisation aussi mobile que Daech, mais cela était loin d’en faire le «numéro deux».

La réalité est que les Etats-Unis, tout à leurs prouesses technologiques, ont négligé depuis de trop longues années le renseignement humain. Leur vision de la chaîne de commandement de Daech demeure d’un flou troublant. Ils ont dû se rabattre sur l’interrogatoire… de la veuve irakienne du jihadiste tunisien Abou Sayyaf, enlevée en mai dernier par leurs commandos en Syrie, après qu’ils aient assassiné son époux, pour essayer d’y voir un peu plus clair sur la hiérarchie soigneusement verrouillée de Daech.

Que l’Amérique intoxique le reste du monde sur ses prétendus succès contre Daech est une chose. Mais ce processus de travestissement des faits a généré sa propre distorsion à l’intérieur même de la communauté du renseignement américain. Les professionnels du Pentagone et de la CIA ont tellement intégré la contrainte présidentielle de bilans « positifs » dans la lutte contre Daech qu’ils ont soumis leurs subordonnés à des pressions qualifiées en interne de « staliniennes » pour que leurs rapports se conforment aux attentes de la Maison blanche.

Deux analystes de haut rang du Pentagone ont déposé en juillet 2015 une plainte formelle auprès de leur hiérarchie pour dénoncer ces pressions multiformes. Ils ont été récemment rejoints par une cinquantaine de leurs collègues du CENTCOM (Commandement central des forces armées américaines), dans ce que les commentateurs outre-Atlantique n’hésitent pas à qualifier de « révolte » de la communauté du renseignement.

L’affaire a été jugée suffisamment grave pour que des membres du Congrès, républicains comme démocrates, décident de s’en saisir. Mais Dianne Feinstein, sénatrice démocrate de Californie, qui a accompli un travail remarquable de dénonciation de la torture par la CIA, considère qu’il faudrait au moins un an à une éventuelle enquête parlementaire pour rendre ses conclusions.

Les Européens en général, et les Français en particulier, ne peuvent se permettre d’attendre un an avant que l’Amérique fasse le tri entre ses mensonges d’Etat et la réalité de la menace jihadiste.

Car cette menace ne cesse de grandir, malgré les bulletins de victoire dont s’auto-congratule la coalition, et elle vise l’Europe bien avant de viser les Etats-Unis. Il est temps de sortir de l’alternative entre le déni de réalité de la part d’Obama et les incantations irresponsables en faveur d’une intervention occidentale au sol.

Entre le tout et le rien, il y a l’espace d’une politique complexe et délicate, mais la seule en mesure de défaire Daech et d’éviter de nouveaux drames terroristes sur notre sol.

Cela passe par l’établissement de zones protégées en territoire syrien, à partir desquelles des partenaires locaux pourront mener des offensives enfin substantielles contre les positions jihadistes.

Les risques d’une telle opération sont évidents et son succès, après des années de passivité, est loin d’être garanti. Mais il n’est sans doute pas trop tard pour renverser la tendance actuelle et sortir enfin du piège tragique où nous enfoncent les mensonges d’Etat de l’Amérique.