Je n’ai pas écrit depuis longtemps. Les mots ne se sont plus présentés à moi. Ils se sont éclipsés. Ils ont demandé une permission.

J’ai cessé d’habiter en Israël. Je n’étais pas en France non plus. Je suis partie sans préavis, sans valise, sans papiers officiels.

J’étais quelque part dans un monde imaginaire peuplé de pensées et de souvenirs. Un monde où on ne mange pas, où on ne dort pas. Un monde anachronique, où les années se mélangent, où rien n’est logique, où seules les sensations comptent.

Je vis depuis plusieurs semaines en dehors du monde réel et je ne cesse de discuter avec mon amie chère. Celle que je viens de perdre et dont je ne parviens pas à accepter la disparition. Celle auprès de laquelle je suis devenue maman pour la première fois, celle qui a allumé plusieurs étincelles de créativité en moi. Celle avec laquelle j’ai passé plusieurs caps, et au contact de laquelle je pensais vieillir. Je lui parle et je la vois s’animer devant mes yeux. Je vois ses grandes boucles d’oreille qui pendent et s’agitent quand elle n’est pas d’accord politiquement parlant avec moi. Je continue de lui raconter ma vie comme j’avais coutume de le faire et elle me donne de bons conseils. Je sens son regard qui m’encourage et quand j’ai envie de baisser les bras, je l’entends me dire avec menace « Nath…. ».

J’ai cru que je pourrais tromper mon monde et vivre en apesanteur longtemps. Que personne ne remarquerait. Que je pourrais m’enfermer chez moi et baigner dans le silence. Que je pourrais invariablement répondre « tout va bien » quand on me demande comment va la vie.

J’ai pensé que comme dans le métro parisien, je pourrais créer une bulle opaque et imperméable sans être repérée.

Je me suis accrochée de toutes mes forces à certaines chansons que je me suis passée en boucle. Je me suis appuyée sur mes enfants pour ne pas tomber et j’ai cherché dans leurs yeux pleins de vie les réponses à mes questions.

Mais j’avais oublié avec quel niveau de présence les gens vivent en Israël. J’avais oublié qu’ici, on ne peut pas raconter de fausses histoires. On ne peut pas être à moitié là et rendre des sourires vides de sens. Dans le pays où les gens se regardent dans les yeux et s’écoutent réellement, on ne trompe pas son monde si facilement.

J’ai reçu avec d’autant plus de force tous ces petits cadeaux quotidiens, ce que j’appelle les matanot ktanot que ma sensibilité était accrue. Les matanot ktanot, ce sont ces petits cailloux qui jonchent nos chemins et qu’il suffit de ramasser. Ces phrases réconfortantes qu’on vous scande et qui humanisent chaque minute passée ici. Ces inconnus dont les trajectoires se mêlent à la vôtre le temps d’une minute mais auxquels on repense parfois.

Les matanot ktanot sont une monnaie invisible qui passe de main en main. On se les donne, on se les rend, il y a parfois une surenchère dans l’envie de dire la bonne parole ou de souhaiter le bien. Ces phrases automatiques comme quand on vous souhaite pour vos enfants « qu’ils soient en bonne santé » ou pour votre journée qui commence « qu’elle soit paisible ».

C’est une langue fabuleuse qui circule dans la société, du nord au sud, quelle que soit la région. Dans cette langue là, tout le monde est à l’aise. C’est une langue qui n’est pas forcément innée mais qui s’apprend très vite, par mimétisme…

Un sourire appuyé d’un passant qui vous voit sécher vos larmes derrière des lunettes de soleil. Une tape dans le dos quand vous demandez votre chemin. Un grand sourire quand on vous dit à l’envi que votre petit accent est vraiment mignon. Un échange de recettes avec une inconnue au rayon fruits et légumes. Une envie de poursuivre la conversation avec la banquière à son guichet. Tous ces gestes vous obligent à revenir à la vie heureuse et vous sortent de la torpeur.

Les gens célèbrent la vie au quotidien comme s’ils avaient toujours en tête le prix de l’existence.

Et puis, je me suis mise à repenser retrospectivement à toutes ces petites marques d’humanité, avalées trop vite dans le feu de l’action.

Quand un enfant ne va pas plus de deux jours à l’école, la maîtresse inscrit son numéro de téléphone sur tous les cartables des autres enfants pour que l’enfant malade reçoive des appels réguliers.

Quand une femme accouche, une chaîne de repas se met en place autour d’elle pour qu’elle n’ait qu’à veiller sur son nouveau né.

En un jour en Israël, on peut recevoir autant de matanot ktanot qu’en un an ailleurs.

En Israël, quand quelqu’un est triste ou va mal, on ne sort pas ses « petits mouchoirs » mais on le couvre de matanot ktanot.