Il y a un an, tout semblait sourire aux mouvements kurdes. En Syrie comme en Irak, leurs forces armées s’étaient illustrées comme des acteurs de premier plan dans la lutte contre l’Etat islamique, où ils avaient fait preuve de leur courage et de leur force.

Leurs victoires contre l’EI et d’autres acteurs locaux leur avaient permis d’établir une domination sur de grandes zones, dans les deux pays, et 2017 semblait être l’année durant laquelle les Kurdes pourraient toucher les fruits de leurs efforts.

Aujourd’hui, la situation est tout autre. En Irak, le référendum, qui devait marquer une nouvelle étape dans les relations entre les Kurdes et Bagdad et être le début d’un processus conduisant à l’indépendance, ou du moins à une plus grande autonomie, s’est avéré être une catastrophe, malgré la victoire écrasante du oui.

La réaction irakienne a été beaucoup plus virulente et efficace que prévue et les forces chiites ont repris les territoires conquis depuis 2014, alors que le président Barzani quittait le pouvoir en catastrophe.

En Syrie, les forces du YPG subissent en ce moment même l’assaut de l’armée turque, une des meilleures armées dans la région et qui, comme elle l’annonçait depuis quelques mois, fait subir de lourdes pertes, humaines et territoriales, aux Kurdes syriens.

Comment expliquer ce retournement de situation complet ? Trois raisons semblent avoir été fondamentales dans ce processus.

Premièrement, il faut souligner les erreurs tactiques des Kurdes eux-mêmes. En Irak, l’entêtement du clan Barzani à vouloir intégrer Kirkouk dans sa zone d’influence, notamment au moment du referendum, a excité les rancœurs des Arabes d’Irak, qui avaient pourtant accepté l’autonomie des régions kurdes plus au nord.

En Syrie, le rapprochement entamé entre le YPG et les États-Unis a fini par agacer Assad et ses soutiens russes avec qui les relations étaient auparavant plutôt bonnes, alors que la Turquie tolérait de moins en moins l’avancée à sa frontière d’un groupe lié à l’organisation terroriste PKK. Ainsi, alors que la situation leur était favorable, les Kurdes ont eux-mêmes, par manque de finesse tactique, contribué à sa détérioration.

Deuxièmement, une partie des calculs kurdes se fondait sur les divisions entre leurs voisins. Et, a priori, une telle hypothèse n’était pas absurde. En Irak, la Turquie et l’Iran, rivaux historiques, se disputaient les zones d’influence du nord du pays en s’assurant que l’autre ne progresse pas.

En Syrie, Erdogan a été pendant longtemps un critique virulent du régime d’Assad. Les relations entre Ankara et Moscou, soutien des gouvernements syrien et iranien, ont de même été pendant longtemps chaotiques, avec notamment l’incident de l’été 2015 durant lequel un appareil russe a été abattu par l’armée turque.

Dans ce contexte, les dirigeants kurdes pouvaient légitimement partir du principe que leurs principaux voisins et ennemis se neutraliseraient les uns les autres.

Mais 2017 a vu l’accélération d’un processus timidement entamé l’année précédente : la formation d’un axe Moscou-Téhéran-Ankara, scellé par l’accord dit d’Astana de mai dernier. Dès lors, loin de se gêner, les différents adversaires des Kurdes se sont retrouvés alliés, avec un effet immédiat sur le terrain.

Ainsi, les Turcs n’ont pas réagi lorsque les forces chiites irakiennes, soutenues par l’Iran, se sont avancées vers le nord du pays. Et de même, ni Assad ni les Russes ne se sont opposés à l’offensive turque actuelle dans le nord de la Syrie. D’un point de vue kurde, l’accord d’Astana est ainsi un rééquilibrage des forces totalement en leur défaveur.

Troisièmement, l’attitude des Occidentaux n’a pu que surprendre les Kurdes. En Irak comme en Syrie, les forces kurdes n’ont pas ménagé leurs efforts dans la lutte contre l’Etat islamique, l’ennemi principal des Européens et Américains, et ont joué un rôle indéniable dans sa défaite. Elles ont d’ailleurs payé un prix humain non négligeable durant ces différentes opérations.

Les dirigeants kurdes ont logiquement pensé que ces efforts leur assureraient un soutien des capitales occidentales. Mais compter sur la gratitude des Occidentaux semble avoir été une grave erreur.

Aucun des gouvernements qui saluaient avec enthousiasme l’avancée du YPG ou des peshmergas face à l’EI ne leur a porté secours face aux armées irakienne et turque et ces dernières ont pu progresser sans rencontrer de résistance ni militaire ni diplomatique de la part des chancelleries occidentales.

Évidemment, ces trois processus sont liés. Les ambitions kurdes trop ouvertement affichées et leurs erreurs politiques sont un facteur important dans le rapprochement entre la Turquie, la Syrie et l’Iran. De même, cette alliance n’a été possible que grâce au vide total qu’ont laissé les Occidentaux dans la région, par leur manque de volonté ou de courage.

Quoi qu’il en soit, les Kurdes croyaient que les conflits irakien et syrien leur ouvraient une fenêtre d’opportunité historique qui leur permettrait de réaliser leur rêve d’indépendance. En 2017, cette fenêtre s’est violemment refermée sur eux. Loin d’être indépendants, les Kurdes subissent défaite sur défaite sur tous les fronts. Et 2018 ne s’annonce pas plus favorable pour eux.

Les forces kurdes ont ainsi rejoint, l’année dernière, la liste des perdants des guerres d’Irak et de Syrie. Et, accessoirement, la non moins longue liste des victimes de l’inaction des Occidentaux…