Les Kurdes qui ont combattu l’État islamique sont le jouet des puissances impliquées dans le conflit syrien. Leur histoire est celle d’un pion manipulé au gré des intérêts du jour.

Pour augmenter leur influence sur la Turquie et l’éloigner de l’OTAN, les militaires russes ont quitté le canton d’Afrin au Nord-est de la Syrie pour laisser le champ libre à l’armée turque. Durant deux mois, l’armée turque a expérimenté ses armes dans le canton syrien d’Afrin, déclarant avoir « neutralisé » 3 500 terroristes (1500 pertes d’après les sources kurdes). Nombreux sont les Turcs qui sont convaincus que les Kurdes du YPG sont affiliés au PKK. Toutefois, la majorité des Kurdes ne se reconnaissent pas dans ce dernier mouvement marxiste-léniniste recourant à la violence. L’entrée des forces turques à Afrin est l’occasion pour Erdogan d’exulter et de pavoiser des drapeaux pour célébrer sa « victoire historique. » La fièvre nationaliste est palpable en Turquie.

Pourtant le cessez-le-feu avait été proclamé entre le PKK et le gouvernement turc en 2013 et un dialogue fut entamé. Ce dialogue fut interrompu par Erdogan qui a joué la carte nationaliste antikurde la veille des élections de 2015 et a expédié des forces militaires dans l’Est de la Turquie majoritairement peuplée par des Kurdes. Près d’un demi-million de Kurdes sont devenus des sans-abri dans l’Est de la Turquie. Par le passé, Erdogan avait réussi à rallier une partie des Kurdes sous la bannière islamiste.

Il changea son fusil d’épaule pour s’attirer un plus grand électorat nationaliste et rallier à son parti de l’AKP le parti de droite nationaliste du MHP, tout en accusant régulièrement les politiciens kurdes de collusion avec le PKK.

Combattante kurde des YPJ, Syrie. Wikimedia Commons

Le seul facteur qui joue en faveur des Kurdes de Turquie à long terme est leur taux de fertilité de 3,41 comparé à celui de 2,09 pour les régions non kurdes de Turquie. Malgré les appels adressés par Erdogan aux familles turques afin d’avoir 3 enfants ou plus, le taux de natalité des Turcs a chuté de 4,33 en 1978 à 2,26 en 2013.

Rivale de la Turquie, l’Iran accorde parfois asile aux membres du PKK kurde. La confiance est loin de régner entre la Turquie et l’Iran et un mur est en construction à la frontière turco-iranienne. L’Iran joue la carte kurde pour affaiblir la Turquie sans pour autant accepter leur indépendance ou leur autonomie : l’Iran chiite cherche à mitiger les velléités souverainistes des Kurdes car il existe une minorité kurde sunnite réprimée en Iran. Qui plus est, l’Iran tient à contrôler un passage terrestre vers la Syrie et le Liban.

Le gouvernement syrien avait retiré la nationalité à 20% de ses citoyens kurdes pour s’approprier de leurs terres.
Le gouvernement irakien ne veut pas entendre parler d’indépendance kurde. Depuis le référendum sur l’indépendance du Kurdistan, les principales voies de communication aériennes et terrestres ont été bloquées par la Turquie, l’Iran et l’Irak. Le gouvernement de Bagdad ne verse même pas au Kurdistan sa portion du budget tel que prévu dans la constitution adoptée en 2014.

En outre, près d’un million et demi de réfugiés arabes ont trouvé refuge au Kurdistan irakien alors qu’ils fuyaient les exactions de l’État islamique. Les Kurdes d’Irak ont également en face d’eux près de 150 000 miliciens chiites contrôlés par l’Iran et les incursions militaires turques visent régulièrement des bases du PKK. C’est sous la menace iranienne et turque que les Kurdes ont quitté la ville pétrolière de Kirkurk qu’ils occupaient.

La promesse d’un état kurde dans le traité de Sèvres en 1920 s’est envolée après que l’on ait trouvé du pétrole à Kirkurk. Le président irakien Saddam Hussein qui a gazé des populations kurdes et qui a chassé des populations kurdes à Kirkurk pour les remplacer par des populations arabes sunnites disait : « Le seul droit qu’ont les Kurdes à Kirkurk est de pleurer comme l’ont fait les Arabes après la perte de l’Andalousie. »

Les Kurdes ont collaboré avec les forces de la coalition occidentale et combattu l’État islamique avec brio. Il semble bien que pour Trump, la lutte conte l’État islamique est pratiquement finie et il tient à ce que d’autres états s’impliquent pour bloquer l’Iran. Or, seules les forces américaines encore présentes en Syrie protègent les Kurdes de Syrie qui sont encerclés de toutes parts. Par ailleurs, la proposition de médiation de la France entre les représentants kurdes et turcs a été balayée du revers de la main par le président turc Erdogan.

Selon Sinam Mohamed, déléguée à l’étranger par la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, « les Kurdes désespèrent d’être encore une fois oubliés à leur sort qui est également celui de nombreuses autres minorités du Moyen-Orient (syriaque, arménienne, yazidi…). Ces minorités sont aux prises avec des régimes autoritaires qui s’opposent totalement à un quelconque signe d’autonomie car ils y voient une discontinuité dans leur ambition hégémonique, qu’elle soit perse, turque ou arabe. Seule une démocratie réelle qui garantirait la dignité de tout un chacun pourrait sortir le Moyen-Orient de l’intolérance et de la violence. »

Les Kurdes rêvent d’indépendance, même si ce rêve devient de plus en plus lointain. Mais dans l’état actuel des choses, l’éventualité d’un Moyen-Orient ouvert à la démocratie semble relever elle-même de la chimère. Il incombe toutefois à la coalition qui a combattu l’État islamique d’encourager les dispositions de démocratie dans cette région du monde avant de s’en retirer.