Longtemps enclavée, l’Asie centrale post-soviétique s’ouvre aujourd’hui au reste du monde et lui présente la richesse de ses populations bigarrées et de leurs cultures. Parmi celles-ci, les Juifs d’Asie centrale ont la particularité d’être la plus ancienne et d’offrir un patrimoine millénaire.

Juifs séfarades autochtones et Juifs ashkénazes de Russie

Deux communautés juives sont aujourd’hui présentes en Asie centrale.

La plus ancienne est la communauté ashkénaze boukhariote (plus communément appelée les « Juifs de Boukhara »), présente à Boukhara (Ouzbékistan actuel) dès le IVe siècle avant notre ère. Elle présente la particularité d’être de langue et de culture persane, à l’image de la majorité de la population de la ville.

Les persanophones d’Ouzbékistan sont cependant minoritaires dans le pays. Cette communauté est originaire de Perse et est venue s’établir à différentes périodes dans les oasis de Transoxiane, jusqu’au XVIIIe siècle. Les Juifs de Boukhara constituent actuellement la seule communauté autochtone non musulmane, qui a su perpétuer son héritage spécifique jusqu’à aujourd’hui.

Les Juifs boukhariotes étaient discriminés sous l’islam, sous le statut protecteur, mais contraignant de dhimmi. Mais, leur aspect « impur et incompatible au travail d’esclave » (Vambéry) perçu ainsi avec mépris par les populations locales paradoxalement les protégeait. Leurs activités bancaires n’étaient pas soumises au droit musulman et leur conféraient une certaine liberté d’action. Ils avaient aussi le droit de « toucher le sang et les corps » sans restrictions de temps ; ce qui les prédestinait à la médecine et les rendait donc indispensables au bien-être des populations locales. D’autres enfin ont formé de remarquables artisans et musiciens.

Jusqu’au XXe siècle, sensibles à la spécificité économique des Juifs, les émirs locaux (Boukhara, Kokand) les consultaient régulièrement et leur octroyaient le droit de pratiquer librement leur religion. Les Juifs boukhariotes, par leurs rabbins actifs et voyageurs, ne sont ainsi jamais restés en marge des débats théologiques du monde séfarade. A la fin du XVIIIe siècle, ils avaient notamment été visités par le Rabbin Iozef Maman Maaravi, originaire de Tétouan (Maroc), venu à Boukhara raviver la judaïté locale en la conformant au rite séfarade en l’expurgeant d’anciennes pratiques hétérodoxes locales.

Charmé par le lieu, le Rabbin avait fini par s’y installer à demeure et épouser une autochtone, puis avait envoyé deux de ses élèves se parfaire en judaïsme en Palestine ottomane et au Maroc (Poujol/Karimov).

La communauté ashkénaze n’a, quant à elle, pas d’origine centrasiatique. Elle résulte simplement de deux vagues d’émigration de Russie, la première accompagnant la conquête tsariste et la fondation de nouvelles villes-forteresses russes (Tachklent, Vernyï, Pichpek…) au milieu du XIXe siècle, la deuxième étant la transplantation en 1941 des Juifs d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie occidentale en Asie centrale par Staline, afin de les « protéger » de l’avancée militaire nazie. Parmi eux, priorité était donnée aux scientifiques, ingénieurs, ouvriers qualifiés et artistes.

Durant la période soviétique, les Juifs bénéficiaient d’un statut spécial. Leur pratique religieuse était bannie par l’athéisme officiel ; ce qui a contribué à altérer durablement leur identité. Mais, ils étaient reconnus comme une « nationalité », au même titre qu’une ethnie. Ils figuraient donc à part dans les recensements ethniques en URSS et disposaient depuis 1934 de leur propre république associée à la judaïté, le Birobidjan, située… à la frontière chinoise sur le fleuve Amour et dont la langue officielle était le yiddish, préférée à l’hébreu jugé trop religieux.

Cependant, si l’émigration vers le Birobidjan a suscité peu de vocations, celle vers Israël a signifié par son importance, entre 1917 et 1921, puis entre 1944 et 1948, le début de l’amoindrissement des communautés juives d’Asie centrale.

Rêves israéliens et péril identitaire

Dernière vague d’émigration, depuis la fin des années 1970, les départs vers Israël se sont faits plus nombreux, se multipliant depuis l’indépendance des Etats d’Asie centrale en 1991. La dégradation des conditions socio-économiques et l’indigénisation des républiques (instauration des langues nationales à la place du russe, non reconnaissance du tadjik en Ouzbékistan, instauration de quotas favorisant les nationaux dans les administrations…) sont souvent à la source de ces départs.

Les Juifs étaient encore estimés à près de 200 000 personnes en 1989, dont 37 000 Juifs Boukhariotes, répartis entre Boukhara, Samarkand, Tachkent et le Fergana ouzbek.

Les fantasmes suscités par un « eldorado israélien ou américain », souvent exagéré, mythifié et entretenu par le biais des communautés émigrées, sont l’autre raison de départs répondant davantage dans le cas présent à un désir de meilleures conditions de vie qu’à la dimension religieuse du retour, l’alyah.

Catherine Poujol affirme à ce sujet qu’« un fossé significatif s’établit entre les Boukhariotes et les Ashkénazes, fossé conforté par des facteurs socioprofessionnels et culturels et qui aura une grande incidence sur les trajectoires d’émigration: aux couches intellectuelles ashkénazes revient le choix plus fréquent des États-Unis ou de l’Europe, aux artisans ou petits boutiquiers boukhariotes, l’émigration à connotation religieuse et messianique vers Israël, du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Ce fossé est, du reste, tout à fait perceptible dans les nouvelles implantations de ces deux groupes distincts, aussi bien en Israël qu’aux États-Unis, où les organisations communautaires, bien que largement connectées par les réseaux sociaux et Internet, sont repliées sur elles-mêmes, en terme d’alliances matrimoniales et d’ascension sociale » (Poujol).

En 2015, les Juifs ne sont plus que quelques milliers en Asie centrale, dont moins de 150 à Boukhara (Mirovalev). La quasi extinction de la communauté boukhariote pose désormais la question de la préservation de la mémoire et du patrimoine.

La nécessité de sauvegarde de la mémoire et du patrimoine

Le patrimoine juif est clairement en péril en Asie centrale. Les quelques 350 derniers Juifs de Douchanbe au Tadjikistan ne sont par exemple pas parvenus à sauver la synagogue et la yeshiva (centre d’étude de la Torah et du Talmud) de la ville, détruites en 2008 par les autorités tadjikes pour laisser place à l’extension du palais présidentiel (Mirovalev).

Les autres lieux de la judaïté sont pour le moment encore préservés. Les autres Etats d’Asie centrale font preuve d’une certaine tolérance envers leurs minorités religieuses. Mais, les populations disposent de peu de ressources privées et les fonds publics manquent. Il faut ajouter à cela la faible religiosité en milieu ashkénaze après plus de 70 ans d’athéisme officiel et où, durant ces années, la perte de la spécificité juive avait été encouragée par les autorités soviétiques au profit de l’assimilation à la nationalité russe. Si bien qu’aujourd’hui encore, les Juifs ashkénazes d’Asie centrale continuent dans chaque Etat à définir leur appartenance à la minorité russe.

Les communautés émigrées en Israël ont cependant, surtout en milieu séfarade, pris conscience de l’enjeu de la préservation de la mémoire et du patrimoine sur place. La communauté boukhariote forme sur place un groupe homogène et influent dans la vie politique israélienne (par le rôle notamment actif du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël).

Elle a aussi ses propres mécènes, les plus connus d’entre eux étant les hommes d’affaires Lev Levaev et Avraam Pinkhasov, fondateurs du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël ( http://www.asia-israel.co.il ) et proches du Likud, qui n’hésitent pas à financer des actions en direction de la préservation du patrimoine architectural et culturel de la communauté, tant en Asie centrale, qu’en Israël ou encore au Queens, la « Little Bukhara » de New-York.

Autre levier de la préservation de la mémoire et du patrimoine à Boukhara, le tourisme constitue par son apport de devises, un moyen fondamental d’entretien de la mémoire et des témoignages du passé.

Ainsi, autour du Bassin de Labi-Khaouz, le quartier juif principal continue à être entretenu et visité. En revanche, en périphérie de la ville, les tombes juives ne doivent leur préservation qu’aux actions de la communauté émigrée et pourraient être condamnées en cas d’extension de la ville.
*
**
En Israël, les communautés juives russophones – séfarade boukhariote et ashkénaze – prennent désormais conscience que la préservation de leur identité spécifique en Asie centrale est impérative et que le temps est compté. Dans ce contre-la-montre, seule l’ouverture au tourisme, s’il n’est pas de masse, pourrait avoir raison de l’extinction à très court terme programmée de la judaïté centrasiatique.

Bibliographie

Всемирный Портал Asia-Israel (Portail Mondial Asie-Israël), Site du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël – http://www.asia-israel.co.il

« Мой Израиль (Mon Israël) », Журнал общины бухарских евреев Израиля (Revue de la Communauté des Juifs de Boukhara en Israël), 2016 –

Портал IzRus (Portail IzRus), Site des Juifs russophones en Israël – http://izrus.co.il

MIROVALEV Mansour, « Поздняя осень евреев Бухары (Le dernier automne des Juifs de Boukhara) », Fergana News, 2015 –

POUJOL Catherine, KARIMOV Elyor, « Les juifs de Boukhara ou la fin d’un espace-temps doublement minoritaire (1897-1918) », Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, 2005, pp. 107-110 –

POUJOL Catherine, « Juifs boukhariotes en Asie centrale : Fin de partie », Regard sur l’Est, 2011

SOULEÏMANOV Raïs, BOROUKHOV Lazar’, « Мусульмане сожалеют, что евреи уезжают из Бухары (Les musulmans regrettent le départ des Juifs de Boukhara) », Islam.ru, 2011

VAMBERY Arminius, Voyages d’un faux derviche, Ed. Librairie You-Feng (Coll. Secondes), Paris, 1873 (Ré-édition en 1987), 406 pp.