Nous savons que Nietzsche a été profondément imprégné par « l’Ancien Testament » mais aussi très influencé – et cela est trop souvent passé sous silence- par la pensée de celui qui fut pour un temps son ami, l’intellectuel juif, Paul Rée.

L’influence de la pensée de ce dernier est honteusement sous-estimée dans l’histoire de la philosophie nietzschéenne, et Nietzsche lui-même n’ est pas étranger à la minimisation de l’apport intellectuel de Paul Rée dans son oeuvre.

On peut dire que Nietzsche a contracté une dette vis-à-vis de Rée.

L’idée de dette est justement très importante dans la pensée de Nietzsche puisqu’elle est au cœur – comme le précise Patrick Wolting, grand spécialiste du philosophe allemand – de sa manière de « penser les relations inter-humaines au sein d’une communauté ».

L’auteur d’Aurore avait donc pris comme modèle, ainsi que le souligne encore Patrick Wolting, la relation contractuelle entre créancier et débiteur pour décrire les relations inter-humaines. Il écrit encore : « La faute est interprétable comme dette, idée que Nietzsche s’asseoit une nouvelle fois sur l’analyse linguistique. »

En effet, Nietzsche s’était basé sur la pluralité des sens du mot schuld qui veut dire à la fois faute, culpabilité mais aussi dette. Il est intéressant de noter que l’« astuce » linguistique que Nietzsche a utilisée pour prouver sa thèse ressemble à l’une des méthodes herméneutiques très souvent employées par les Talmudistes qui recourent depuis des siècles à la polysémie afin de créer de nouvelles exégèses à partir d’un mot qui recèle donc une pluralité de sens.

Revenons donc au « créancier » de Nietzsche pour comprendre en quoi Rée a influencé, voire parfois totalement transformé la pensée de l’auteur de La Généologie de la morale.

Nous pouvons dire que son amitié avec Nietzsche eut de grandes repercussions sur l’oeuvre future du philosophe. Paul Rée fut celui qui introduisit Nietzsche dans le « l’univers » de l’aphorisme. Ce dernier est la « marque de fabrique » de Nietzsche, à tel point que le regretté Jean-François Lyotard avait déclaré que « l’essentiel du message de Nietzsche, c’est son style ».

En fait, le philosophe Paul Rée a grandement contribué à la création du style aphoristique de Nietzsche et a aussi donné à ce dernier le goût de la psychologie (Nietzsche s’est même défini par la suite comme « psychologue ».) On doit souligner l’immense différence de style entre La Naissance de la tragédie (1872) et Humain, trop humain (1878) dans lequel s’affirme pour la première fois le style aphoristique de Nietzsche. C’est son admiration pour son ami Paul Rée qui amena donc Nietzsche à se tourner vers cette forme littéraire.

Paul Rée était en effet un admirateur des maîtres français de l’aphorisme tels que Chamfort et surtout La Rochefoucauld dont les Maximes étaient le livre de chevet.

Paul Rée s’était déjà essayé à l’écriture d’un livre d’aphorismes en publiant en 1875 son œuvre maîtresse, Observations psychologiques (on notera une nouvelle fois avec attention que le livre de Rée traite de psychologie, discipline qui sera par la suite au cœur de l’œuvre nietzschéenne).

Nietzsche fut emballé par le livre de Paul Rée qu’il loua avec vigueur. Dirk R. Johnson expliqua que « Nietzsche fut introduit à une tradition culturelle autre que germanique, en particulier celle des moralistes français, grâce au cosmopolite Paul Rée qui vécut en France ».

On peut même aller plus loin puisque certains aphorismes de Nietzsche dans Humain, trop humain(1878) sont presque des répliques exactes des aphorismes écrits par Rée dans Observations psychologiques (1875). En effet, Rée a écrit qu’« il est plus facile de s’abstenir des plaisirs sensuels plutôt que de les vivre avec modération », Nietzsche, quant à lui, écrira par la suite cet aphorisme : « Il est plus facile de renoncer au désir que de le vivre avec moderation. »

On peut aussi trouver « troublante » la ressemblance entre le titre du livre de Paul Rée publié en 1877,L’Origine des sentiments moraux et celui de Nietzsche publié en 1887 et qui s’intitule La Généalogie de la morale…

C’est donc Paul Rée qui introduisit l’idée qu’il pouvait y avoir une approche « historique » du sens moral.

L’influence de Rée sur Nietzsche fut si grande qu’un vieil ami et admirateur de Nietzsche, Erwin Rohde, fut tellement déstabilisé (et il ne fut pas le seul) par le changement de cap stylistique et philosophique de l’auteur de La Naissance de la tragédie, qu’il écrivit à Nietzsche une lettre empreinte de tristesse après la lecture de Humain, trop humain : 

« Je vous le dis ,mon ami, que cette surprise fut douloureuse. Comment peut-on enlever une âme et la remplacer par une autre ? Comment Nietzsche a t-il pu soudainement devenir Rée ? » (lettre du 16 juin 1878).

D’autres proches de Nietzsche telle que Cosima Wagner (fille de Franz Liszt et seconde femme de Richard Wagner) attribua à « l’esprit juif » de Paul Rée le changement stylistique et philosophique de Nietzsche…

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet et je ne peux que vous renvoyer au passionnant livre de Robin Small, Nietzsche and Rée; a star friendship, qui décrit avec énormément de brio l’influence de Rée sur Nietzsche. Ce livre fut accueilli avec beaucoup d’intérêt par de nombreuses revues philosophiques y compris par Anthony K.Jensen du Journal des études nietzschéennes.

Le problème est que Nietzsche ne cita que très peu de fois et de façon très brève son ami Paul Rée. Nous pensons que cet « oubli » est une faute (schuld) et une dette (schuld) dont la pensée nietzschéenne reste encore coupable (« schuldig »)…