O vous qui manifestez en masse pour la « Palestine martyre », pourquoi votre soudaine colère ? Pourquoi votre sélective  passion? Pourquoi ce réveil impromptu ? Vous dormiez d’un lourd sommeil, indifférents aux bruits et à la fureur du monde.

Ils étaient 60 malheureux en mars dernier à Bruxelles, à fustiger les 200.000 morts de la Syrie voisine. Et vous, sur quel canapé reposiez-vous ? Qui vous entend soutenir la cause kurde ? Ou la cause sahraouie ? Ou les causes tchétchène et ouïgoure ? Ou les droits de l’homme en Iran, au Maroc, en Turquie ? Les fragiles conquêtes de la liberté en Tunisie ?

Vous entend-on hurler votre rage contre les millions de morts et les femmes violées dans la région des Grands Lacs au Congo ? Vous vit-on à l’époque déferler dans les rues contre le génocide des Tutsis du Rwanda ?

Bonjour, dormeurs au réveil variable. Bonjour, administrateurs de leçons à la morale élastique. Bonjour, généreux dispensateurs d’éthique et tique et toc. Bonjour, vous qui conspuez la lâche complicité de l’Europe et ses lâches gouvernants à plat ventre devant le minuscule Etat des Juifs.

Tels des supporteurs de foot, vous vous grimez les joues aux couleurs de vos héros. Vous revêtez des keffiehs de salon chic et choc, des keffiehs de soie genre Chanel. La Palestine est devenue super hype. Même les stylistes se mettent au keffieh. Le roi et la reine de Suède s’en couvrent le col. Des rockers s’en ceignent le front. Des motards s’en servent comme écharpe. Et des syndicalistes. Et des étudiants.

Du Sud au Nord de l’Europe on rencontre des jeunes qui se le nouent autour du cou, parfois teinté en couleur « fantaisie » vert flashy ou rose bonbon. Toute une mode prévaut, qui consiste à ne porter que des keffiehs « made in Palestine » garantis. La Palestine est devenue un sujet bateau chez les artistes. Exprimer sa sympathie pour la Palestine ne requiert aujourd’hui aucune audace intellectuelle ni aucun courage individuel.

Mais pourquoi la Palestine ? Pourquoi chaque hoquet entre mer Méditerranée et Jourdain embrase-t-il les foules en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique latine ? La cause palestinienne constitue certes une cause légitime. La domination d’Israël sur Gaza et la Cisjordanie n’a que trop duré. Trop de morts. Trop de larmes. Trop d’enfants fauchés. Il faut y mettre un terme. Les Palestiniens possèdent une identité nationale forte et dès lors le droit à un Etat, viable, libre et souverain, à leur voix pleine dans le concert des nations. Ils forment un peuple adulte et, pour cette raison, sinon maître, du moins responsable de son destin. A juste titre, les Palestiniens réclament une terre. Ils portent néanmoins une très lourde part dans le fait d’en être privés.

A commencer quand ils refusèrent en 1947 la division de la Palestine mandataire entre un état juif et un Etat arabe. Et déjà quand ils rejetèrent le plan Peel en 1937. Ils eussent régné sur quelque 80% du territoire, l’Etat juif se contentant du reste. Sans parler des autres opportunités gâchées. Exemple récent, après le retrait israélien de Gaza en 2005 et fort de sa victoire électorale en 2006, le Hamas aurait pu déposer les armes, se muer en parti « normal », reconnaître Israël et les accords conclus, rejoindre l’OLP, développer la Bande : construction, agriculture, horticulture, fabrications, tourisme. Exploiter sur un plan politique le désengagement d’Israël pour rouvrir le port et l’aéroport. Négocier pour progresser vers les droits nationaux tant attendus. Aux oubliettes le blocus honni.

Mais, fidèle à ses mantras mortifères, le Hamas a choisi de transformer Gaza en base d’assaut contre Israël. Rappelons-le leur, en 2006, les Gazaouis élurent le Hamas en pleine connaissance de cause. Vote gros de leurs malheurs futurs, en 2008-2009 (Plomb durci), 2012 (Pilier de Défense) et 2014 (Bordure protectrice). Comme l’observait jadis Abba Eban : « Les Palestiniens ne ratent jamais une occasion de rater une occasion. »

Mais peu importe. Après tout la cause palestinienne ne revêt rien d’exceptionnel. Elle en vaut bien d’autres, moins médiatiques quoique plus meurtrières. Pourquoi alors cet engouement des opinions publiques en sa faveur ? J’y vois deux origines au moins. L’affaire se joue en Terre sainte, lieu fondateur, lieu mythique, lieu mystique pour toutes les civilisations du Livre. Cela fait du monde. Et contrairement aux autres conflits, les Palestiniens affrontent des Juifs. Cela, sans conteste, ça aide.