A peine arrivée à l’aéroport Ben Gourion, la portière du taxi s’ouvre et je monte dedans. Au bout de quelques minutes, je devrais dire de quelques secondes, mon accent français est démasqué.

Le taxi regarde dans son retroviseur et avec un demi-sourire vous demande d’emblée « Tov ba-aretz? » s’empressant de scruter la réponse à nouveau dans son retroviseur.

Invariablement, par le commentaire qu’il vous fera, vous saurez à qui vous avez à faire : un idéaliste, un cynique ou un réaliste.

Au delà de l’envie de savoir comment vous percevez le pays, le chauffeur s’empressera de vous livrer sa perception à lui.

Dans la même journée, on croise des idéalistes qui s’émerveillent de l’air qu’ils respirent, des réalistes qui vous disent que tout n’est pas parfait, mais que c’est « ma she yesh » (c’est ce qu’il y a) et des cyniques qui vous demandent la bouche en cœur ce que vous êtes venus faire dans cette galère. Et dans la même journée, comme moi, vous chercherez un début de réponse à cette question insondable « qui dit vrai? » et vous vous demanderez si tous parlent bien du même pays. Un peu comme dans le jeu Cluedo où on interroge tour à tour les témoins de la scène du meurtre pour savoir qui est l’assassin et où, à chaque fois, on a envie de croire le dernier qui a parlé.

D’un côté, il y a ceux pour qui le pays est un pur miracle : les idéalistes. Même soixante-dix ans après la création du pays, leur état d’émerveillement perdure et il est communicatif. Dans chacune de leurs phrases, ils posent un regard positif sur le pays qui les entoure. Le même regard que celui des grands-parents qui ont vu leur petit-fils naître et grandir, jour après jour. Qui l’ont tenu dans les bras et lui ont donné le biberon et qui le voient aujourd’hui partir pour l’armée. Oui, ce regard tendre. Celui qui aime passionnément et qui pardonne tout, même les faux pas, même les erreurs de jeunesse. Celui qui lie d’un amour inconditionnel et presque tribal.

Les idéalistes avancent le regard fixe vers l’avenir et ont le sentiment qu’aujourd’hui, c’est toujours mieux qu’hier et moins bien que demain. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de vacances, qu’aller à la plage la plus proche est tout aussi bien qu’un voyage à l’autre bout du monde. Ils se régalent d’une partie de shesh besh (backgammon) sur la plage avec leurs amis et aiment dormir à la belle étoile dans un pays qu’ils connaissent comme leur poche. Ils disent qu’ici, il y a tout et qu’en une vie, on n’a jamais fini de tout découvrir.

Les idéalistes ne vous demandent jamais pourquoi vous êtes venus. Au plus, ils s’étonnent que vous ne soyez pas venus plus tôt. Ils tentent de vous faire rattraper des épisodes que vous auriez ratés dans la série « Israël 1918-2018 ». Des épisodes où il fallait s’accrocher aux sièges et ne pas avoir froid aux yeux. Où le suspens était à son paroxysme. Où nul ne connaissait la teneur du dénouement final. Où les gentils n’allaient pas forcément gagner. Où le happy end était incertain. Ils vous disent que vous avez raté le début du film mais que vous pouvez le prendre en cours.

Ils vous écoutent avec empathie quand vous racontez que vous avez la nostalgie de la vie d’avant et vous tapent amicalement dans le dos « ze medina chelanou, ein ma laassot ». En une phrase, ils vous signifient que l’avant, c’était beau, c’était riche, c’était immense, mais ce n’était pas à vous. Ils ne pourraient vivre nulle part ailleurs qu’ici. « Ein kmo ba aretz » est leur slogan de vie.  

Les idéalistes vous attrapent par le cœur et par le bras : ils vous font personnellement la visite, l’état des lieux, à pied ou en voiture, pour que vous parveniez à voir ce qui ne se voit plus : la transformation. Ils ne parlent pas, ils racontent. Vous êtes pendus à leurs paroles tellement le récit est riche et rythmé.

Ils ont parfaitement conscience qu’ils n’auraient pas pu être qui ils sont aujourd’hui sans cet Etat auquel ils ont contribué de leur sueur, de leurs larmes et de leur volonté. Ils marchent d’un pas assuré et serrent des mains à droite, à gauche, en vous montrant, qu’ici, c’est déjà chez vous, comme c’est chez eux.

Ils viennent de partout : nés ici depuis plusieurs générations, rescapés de la Shoah ou immigrés d’Irak. Ils ne renient rien de l’avant mais ils embrassent l’Histoire en marche. Ils vous parlent de l’imperceptible: de leur dignité retrouvée. Ils se souviennent, le cœur battant, de cette lumière qui les a accueillis. Et ils chérissent cette langue qu’ils ont dû amadouer et avec laquelle ils ne font qu’un aujourd’hui. Le regard vif, ils vous racontent comment ils sont arrivés à dos d’âne un soir d’automne après avoir parcouru les dunes de sables d’Egypte. Ou bien leur traversée en bateau complètement épique depuis Marseille en pleine guerre du Kippour et l’arrivée ressentie comme une délivrance. A travers vous, ils retrouvent leurs yeux émerveillés d’enfant : ils vous remercient de leur apporter cette fraîcheur qu’ils s’efforcent de ne pas perdre.

Les idéalistes vivent une aventure et font partie de l’Histoire. Ils évoquent parfois les difficultés, mais les soldent en une phrase. Grâce à elles, ils ont appris le mot résilience mais n’ont jamais flirté avec le mot résignation. Ils ont mordu la poussière mais en sont sortis vainqueurs. Ce qui ne tue pas rend plus fort. Ils vous disent qu’ici tout est possible et ouvert. Que les seules barrières qui existent sont celles que l’on se crée soi-même. Qu’il faut croire et vouloir. Qu’il faut toujours dire la bonne parole pour qu’elle s’exauce.

Longtemps avant toute décision d’alyah, les idéalistes faisaient battre mon cœur et donnaient vie à des aspirations enfouies. Je faisais de leur discours le mien. Je voulais marcher dans leurs pas et que ma vie soit, elle aussi, une aventure de tous les jours. Après le retour en France, leurs discours planaient au-dessus de moi et avaient une résonance toute particulière sur le bitume parisien. Il me fallait ma petite drogue quotidienne, en cachette, des piqûres de Shlomo Arzi ou de Matti Caspi, pour surmonter leur manque et rentrer à nouveau dans un monde où les idéalistes manquaient cruellement. Où je les cherchais en vain.

C’est vrai, qu’il y a des jours où je leur en veux, où je trouve qu’ils exagèrent, où j’ai le sentiment qu’ils m’ont menti par omission.

Il y a des jours où je ressens le besoin de leur parler, de me frotter à nouveau à leur vision positive et de ressentir leur force et leur foi inébranlables. Souvent, on me reproche de trop les fréquenter, d’être sous influence et au final de manquer de lucidité.

Tandis que les idéalistes vous reprochent d’avoir trop attendu avant de venir, les cyniques vous demandent à coup sur ce que vous êtes venus chercher ici… Vaste question….

Même s’ils me blessent et mettent à mal mes rêves, j’ai de l’affection pour les cyniques. Ils adorent vous cueillir avec cette petite question si innocente « pourquoi as-tu fait ton alya ». A la première tentative de réponse, ils vous tombent dessus comme pour vous démontrer qu’il y a erreur sur la marchandise. Pour la terre promise, repassez plus tard.

Ils n’ont plus assez de jus pour vraiment s’intéresser à cette nouvelle vie qui commence. Car cela fait bien longtemps que les cyniques n’ont plus le temps de rêver. Ils ne mangent plus la soupe du miracle et du nouvel Homme, et ce, depuis un bail. Ils ont très vite compris que le « hakol iyé beseder » est une légende pour les naïfs. Quand ils vous rencontrent, vous lisez dans leur regard « encore un qui s’est fait avoir par les conteurs de bonne aventure de l’Agence Juive ». Alors, pour vous réveiller et que vous dessaouliez au plus vite, ils vous jettent un seau d’eau glacée sur vos beaux idéaux…. Les cyniques ne disent pas forcement de fausses vérités mais ils mettent tout bout à bout pour former un système qui tourne sur lui même. Je sens chez eux, derrière leur ironie de chaque instant, une cassure. Une fêlure même. Un épisode bref et fragile qui a brisé leur foi en le pays et les a définitivement ébranlés. On ne les laisse pas être ce pour quoi ils sont programmés.

La seule arme qui leur reste, c’est l’arme de la parole pour vous mettre en garde. Pour vous ouvrir les yeux sur les ratés du système, les imperfections à tous les niveaux, les injustices et les blocages qui asphyxient le pays. « Fais attention », car les idéalistes rodent et ils sont partout. Leur idéalisme fleur bleue est nourri de privilèges et de passe-droits. Les idéalistes sont des bien nés qui n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser. L’énergie qui reste aux cyniques leur sert uniquement pour régler l’urgence et l’immédiat. Et pour survivre dans une jungle où les règles sont faites par et pour les plus forts.

Les cyniques sont en colère, d’une colère chronique qui rend amer le bon goût du café. Oui, ils avaient rêvé d’une autre vie. Le prix à payer est trop cher pour avoir droit à l’existence, si banale soit elle… Vos diplômes ? Ils hurlent de rire tellement cela leur semble décalé. Aux oubliettes. Pas de protekzia (piston) ? Nouvel éclat de rire.. Non, vraiment le seul moyen de survivre ici est de garder un emploi hors d’Israël quitte à passer sa vie dans les aéroports. « Hachi tov » (c’est le mieux) disent ils en vous tapant sur l’épaule… Il n’y a vraiment rien d’intéressant à tirer de ce pays…

En parlant avec les cyniques, rapidement on voit sa vie d’avant défiler comme les chevaux sur un manège qui montent et qui descendent, et on ouvre la boite de Pandore…

Ballottés entre les idéalistes et les cyniques, confus à souhait et cherchant un semblant de vérité, vous êtes récupéré in extremis par la troisième catégorie : les réalistes.

Les réalistes sont beaucoup moins spectaculaires ou théatraux que les idéalistes et les cyniques.

Il y a des réalistes qui sont d’anciens idéalistes qui ont rendu leur carte du parti ou qui ont pris trop de claques. Qui ont glissé lentement mais qui s’accrochent pour ne pas devenir cyniques. La tentation est grande…

Les réalistes sont d’accord avec tout le monde et avec personne. Ils ont très tôt compris que l’idéal ne remplira pas votre frigidaire mais sont convaincus malgré tout que le pays donne en retour à ceux qui l’aiment. Les réalistes sont des rationnels qui croient au destin.

Ils ont beaucoup trop de respect pour briser votre enthousiasme mais en même temps, aimeraient vous éviter des désillusions. Ils savent nuancer, et le font par petites touches, tout en délicatesse. Un peu comme le jour où vous avez compris que la petite souris n’existait pas. Cela a été progressif et sans brutalité… Par déduction même. Les réalistes sont comme des thérapeutes qui jaugent d’abord leur patient avant d’administrer un traitement. Ils vérifient à qui ils ont à faire et si le patient est mûr pour entendre ce qu’il y a à dire. Ils sont souvent dans la retenue et j’aime leur air gêné ou inconfortable quand on leur claironne des idées toutes prêtes. Quand on leur assène les dogmes des idéalistes ou des cyniques. J’aime leur recul quand ils cherchent à ordonner, à tempérer. Ils ont connu des idéalistes qui, sans transition, sont devenus des cyniques et veulent à tout prix vous éviter cela. C’est chez les réalistes que vous allez pleurer à la première déconvenue, pour ne pas donner raison aux cyniques qui vous guettent comme des vautours…

Comme l’a dit Ben Gourion, « en Israël, celui qui ne croit pas aux miracles n’est pas réaliste ». On pourrait ajouter à cette phrase prophétique, qu’un réaliste ne doit jamais cesser de croire aux miracles pour ne pas devenir un cynique.