Je traverse le quai de San Juan la Laguna bordé de deux ou trois maisons submergées dans le lac.  A l’entrée du village,  j’aborde un jeune chauffeur de mototaxi qui ne doit pas avoir plus de 17 ans.

Après les salutations d’usage, je lui demande s’il connaît les hommes en noir. Une vague hésitation obscurcit brièvement son visage avant qu’il me réponde laconiquement que si.

« Peux-tu me montrer où ils habitent ? », je poursuis.

« Oui, mais ils sont dispersés dans le village », réplique-t-il.

J’engage le jeune homme pour me faire visiter le village à bord de son mototaxi, un véhicule introduit avec succès il y a 20 ans au Guatemala par un Juif guatémaltèque. Bon marché, le mototaxi est idéal pour arpenter les rues étroites et sinueuses des petites localités du pays.

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le marché de San Juan la Laguna : Crédit Photo David Ouellette

Alors que nous sillonnons le village, nous croisons à plusieurs reprises des hommes de Lev Tahor marchant par deux d’un pas pressé. Au détour d’une rue, j’aperçois brièvement une femme de la secte, reconnaissable à son espèce de tchador noir, avant qu’elle ne disparaisse dans un petit magasin.

A l’automne 2013, la secte de Lev Tahor quitte précipitamment le village de Sainte-Agathe-des-Monts, au nord de Montréal, où elle était établie depuis plus de 10 ans. Anticipant une injonction de la Cour supérieure du Québec pour placer 14 enfants de la secte sous la garde de la Direction de la protection de la jeunesse du Québec (DPJ), la secte fuit et s’installe dans une bourgade dans la province voisine d’Ontario, échappant ainsi à la juridiction des autorités québécoises.

Après que d’anciens membres de la secte eurent déposé des signalements d’abus infantiles auprès de l’agence de services sociaux de la communauté juive du Québec, Ometz, et de la DPJ, celle-ci a ouvert une enquête. Les découvertes sont accablantes. Abus physiques et psychologiques, négligence, mariages et grossesses de mineures aussi jeunes que 14 ans. Le dirigeant de la secte réduit ses membres à un état de dépendance complet. Par exemple, pour discipliner des mères « désobéissantes », la secte a coutume de leur retirer leurs enfants et de les placer au sein d’une autre famille pendant des semaines, voire des mois.

Je demande à mon jeune chauffeur ce qu’il pense des hommes en noir. Autre hésitation. Puis, comme s’il récitait une leçon apprise par cœur, il me dit : « Celui qui maudit les enfants d’Israël, sera lui-même maudit ».

Je suis abasourdi. Mon ouïe ne me joue pourtant pas de tours. Cette phrase, presque chaque villageois que j’accosterai me la servira. Tant et si bien que je finis par soupçonner que les leaders religieux tentent de dissiper les tensions et le ressentiment envers les hommes en noir en faisant appel à la religiosité des villageois.

Je ne me trompe pas. La langue de mon jeune chauffeur commence à se délier.

« C’est ce que nous disent les pasteurs », enchaîne-t-il.
« Tous? », je lui demande.
« Tous sauf un », réplique-t-il, « qui dit que les hommes en noir sont les envoyés du diable ».
« Tu le crois? », je le presse.
« Non », répond-il laconiquement

Il arrête le mototaxi devant un édifice en chaux de deux étages. Un des villageois y tenait un atelier de réparation de motocyclette, m’explique-t-il, en m’observant dans son rétroviseur.  Quand les premiers hommes en noir sont arrivés au village, poursuit-il, ils cherchaient des maisons à louer pour se loger. Ils ont offert au propriétaire le quadruple de ce que payait le mécanicien en loyer. Il a perdu son atelier.

Nous passons par un marché ouvert. Je décide de m’y arrêter et de parler avec les marchands de tissages, de bijoux et autres produits artisanaux destinés aux quelques touristes qui s’aventurent au-delà du village voisin de San Pedro, principal bénéficiaire du tourisme sur les rives du Lac Atitlán.

Tous me répètent que « celui qui maudit les enfants d’Israël, sera lui-même maudit ». Mais en insistant un peu, ils finissent par surmonter leur réticence initiale à parler des hommes en noir. On me parle des hommes qui détournent la tête des femmes du village qui les servent dans les commerces. Cette démonstration exagérée de pudeur est interprétée comme une expression de mépris par les villageois heurtés. On me raconte aussi que les hommes en noirs insultent les touristes étrangères dont les tenues manquent de modestie à leurs yeux. Les guides du village seraient inquiets des répercussions de ces mésaventures sur la réputation se San Juan dans l’industrie touristique. On me répète aussi l’histoire du mécanicien qui a perdu son atelier.

En me promenant dans le dédale de kiosques, j’aperçois soudain le modeste clocher de la petite église catholique du village et tourne mes pas dans sa direction.

Je pénètre dans la cour intérieure et tombe sur un petit groupe d’hommes attablés. Je leur demande si le curé est là. Manque de chance, il est en déplacement. Je leur demande ce qu’ils savent des hommes en noir. Ils me répètent la phrase que presque tous les villageois ont au bout des lèvres et refusent de m’en dire plus.

Lorsque j’insiste pour savoir si la présence de Lev Tahor provoque des tensions au village, l’un deux me recommande d’aller voir le maire. Il me raccompagne à la ruelle et m’indique aimablement le chemin de la mairie.  (A suivre)