Quand les Allemands nous emmenaient à l’extérieur pour faire des barricades, on voyait sur les routes fuir les civils allemands. Des files de gens poussant des charrettes chargées d’effets personnels et de quelques meubles, ressemblaient à s’y méprendre aux images que j’avais connues en 1940, au moment de l’exode.

La mine triste, les traits tirés de cette population qui fuyait à l’approche de « l’ennemi » nous confirmèrent que le moment tant attendu, par nous, approchait.

Tous ces signes ne trompaient pas : arrêt du travail dans le camp, diminution des rations de pain, creusement des tranchées et mise en place de barricades contre les chars ne pouvaient être que le prélude à ce que l’on attendait avec tant d’espoir : la libération.

L’espoir de voir arriver les alliés renaissait, et on pouvait voir sur les visages de mes compagnons d’infortune flotter un certain sourire…Bien sûr, on se doutait que les Allemands feraient tout pour ne pas laisser des traces derrière eux, mais au moins, on aurait eu la satisfaction et la joie d’assister à la débâcle.

Ainsi, « ils » goûtaient, eux aussi, au plaisir de quitter leurs maisons, en laissant derrière eux tous les biens accumulés pendant toute une vie et surtout, ils se retrouvaient sur les routes sans connaître leur destination, exposés à la vindicte de l’aviation de « l’ennemi ». Juste retour de chose.

Malheureusement, ce que nous redoutions tant arriva : les haut-parleurs crachèrent avec force l’ordre de l’évacuation du camp !!!

Appel général de tous les prisonniers sachant marcher. Les autres…
Chacun de nous devait emporter une couverture et aussitôt groupés, mis en rangs par cinq, nous quittâmes le camp avec oh! ironie : musique en tête! Oui, j’ai bien écrit musique en tête.

La fanfare du camp se trouvait devant la colonne et jouait des marches militaires. D’une retraite honteuse, ils voulaient donner le change et faire croire à une victoire. Mais surtout, ne pas perdre la face devant nous.

Au départ de notre convoi vers la gare chacun de nous recevait un pain entier et une boîte de conserves, avec l’interdiction formelle d’y toucher.

D’après les instructions reçues, ces provisions devaient couvrir plusieurs jours de voyage et il fallait en disposer judicieusement..

La plupart de mes camarades, ainsi que moi-même, engloutirent ce pain sur place avant même la sortie du camp et, si la boîte de conserves ne subit pas le même sort, c’est uniquement parce-qu’il fallait trouver le moyen de l’ouvrir et qu’on n’avait rien pour ça.

Nous sommes arrivés à la gare à la tombée de la nuit. Notre convoi sur la route était si long, qu’on n’en ne voyait pas la fin. Imaginez près de 20 000 hommes sur une route étroite, les uns derrière les autres, par rangées de cinq. Un vrai serpent humain.

Quand le début de la troupe était déjà arrivé à la gare, des prisonniers n’étaient pas encore sortis du camp…