L’Angleterre a joué une politique de diviser pour régner au Canada, à Chypre, en Palestine et en Inde. Cette politique a laissé des séquelles jusqu’à ce jour et notamment au Moyen-Orient.

Déjà en 1830, la France occupait l’Algérie et établissait un régime de protectorat en Tunisie en 1880. L’Angleterre eut les mains libres en Égypte en 1906 et en échange, la France fit du Maroc un protectorat bien que ce pays ait entretenu des rapports bien plus étroits avec l’Angleterre au cours du XIXe siècle. L’Italie occupa la Libye en 1911. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman affaibli fut partagé entre la France et l’Angleterre

L’Angleterre octroya son indépendance à l’Égypte en 1922. Pour s’allier l’Arabie pétrolifère, elle joua la carte de la famille saoudienne wahhabite et créa ensuite deux pays, l’Irak et la Jordanie dont la couronne fut offerte à la famille royale hachémite évincée d’Arabie.

Quant à la Péninsule arabique, elle fut partagée entre l’Arabie d’une part et les petits émirats qui devinrent des pays côtoyant l’Arabie saoudite.

L’idée d’une fédération en Irak prit forme lorsque l’on découvrit du pétrole au Kurdistan et c’est ainsi que l’idée d’un Kurdistan indépendant fut enterrée et que son territoire fut partagé entre la Turquie et l’Irak qui était alors sous influence britannique.

L’Irak ne fut fédéré qu’en théorie, car dans la pratique, le pouvoir ne fut jamais raisonnablement partagé entre ses trois composantes bien distinctes : kurde, sunnite et chiite.

La France s’est traditionnellement considérée comme la garante des chrétiens du Levant. Elle eut beaucoup de mal à convaincre la minorité alaouite de se joindre à la nouvelle Syrie en 1924, car au cours de l’histoire, cette minorité – tout comme celle des Druzes – a été persécutée par les Sunnites.

Au Liban devenu indépendant en 1941, le pouvoir fut distribué en fonction des confessions religieuses. Les germes de la discorde étaient en place et celle-ci a éclaté lorsque les ressources du pays furent inégalement réparties entre les confessions sectaires.

L’alignement sur l’Occident ou l’Union soviétique durant la guerre froide a contribué au maintien des monarchies ou des régimes républicains. Une fois la guerre froide finie, les tensions internes des pays arabes se sont attisées. Tout comme la Yougoslavie s’est désintégrée lorsque la dictature du président Tito prit fin, l’Irak et la Syrie se sont désintégrés sitôt que la dictature de Saddam Hussein fut renversée avec l’appui anglo-américain et que celle de la dynastie Assad fut sérieusement remise en question.

Ce fut durant la Première Guerre mondiale que l’Allemagne encouragea – mais sans grand succès – le panislamisme, car les pays arabes étaient sous l’influence des Français et des Britanniques. Il faudra attendre 1945 pour que soit fondée la Ligue arabe. Son agenda se concentra quasi exclusivement à la lutte contre Israël et durant plusieurs décennies, cette lutte a voilé les rivalités internes et la désunion profonde en son sein. Des ressources considérables destinées à la guerre n’ont fait qu’entretenir un sous-développement patent au détriment d’une collaboration potentiellement fertile en tous points.

Bien qu’il soit accepté dans certains milieux d’accuser le colonialisme de tous les maux de ces contrées, il y a certainement lieu de nuancer : d’une part, l’Angleterre n’a pas divisé pour régner mais a plutôt exploité les divisions existantes pour mieux s’imposer ; de l’autre, la crise des sociétés arabes ne prend pas nécessairement sa source dans la répartition des zones d’influence coloniales : quand bien même l’ère coloniale est révolue, le malaise social semble bien être endémique et endogène.

Il faut avoir à l’esprit qu’avant l’ère coloniale, les sociétés arabes étaient loin de constituer un parangon de liberté et de justice sociale : elles connaissaient des inégalités profondes ; les droits et les libertés étaient la plupart du temps bafoués ; la population était à la merci de régimes autoritaires ; la piraterie était quasi officielle en Méditerranée ; l’esclavage était répandu ; les non-musulmans vivaient dans des conditions d’humiliation institutionnalisée.

Ces facteurs ont maintenu la stagnation dans ces pays. Le colonialisme aura mieux fait prendre conscience à leurs sociétés féodales de leurs propres inégalités socioéconomiques. Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui et plus que jamais, les sociétés arabes ont besoin d’une auto-émancipation qui les libère des tabous féodaux et religieux d’une époque révolue et d’une adaptation lucide aux réalités du siècle et des droits de la personne.

David Bensoussan
L’auteur est professeur de sciences à l’Université du Québec