Dans « L’esprit du Judaïsme » (Grasset 2016) Bernard-Henri Lévy évoque une « nouvelle alliance » entre Juifs et Chrétiens et parle de fraternité. Je le cite, page 115, au sujet du voyage que fit Jean-Paul II, en 1986, du Vatican à la Grande Synagogue de Rome, « le plus long de son pontificat » écrit BHL avec humour : « On racontera cette révolution, ce saut, au terme desquels les meilleurs des catholiques, ceux qui avaient le souci profond d’une entente avec le peuple du livre, basculèrent – car tout est là – de la vieille idée selon laquelle les Juifs devaient être respectés car ils étaient leurs « pères dans la foi » à l’idée, complètement différente car impliquant, tout à coup, une égalité pleine et entière, selon laquelle ils étaient leurs « frères aînés ».

Les juifs devenus frères aînés des chrétiens, grâce au bond d’un Pape polonais de l’autre côté du Tibre ? Cette idée me plaît.

Qu’est-ce qu’un frère aîné ? Si tant est que l’on puisse apporter ici une réponse claire et précise, je me limiterai à écrire, en quelques lignes, deux ou trois choses vécues personnellement, ayant deux frères cadets et une sœur benjamine.

L’aîné, c’est celui qui brave, le premier, quand il est un peu rebelle, l’autorité parentale. Il transgresse, et parfois même, se repend avant tout le monde. Obtient des concessions éphémères mais capitales. Comme par exemple, en ce qui me concerne (un souvenir parmi d’autres) l’autorisation d’aller écouter sans mes parents Serge Gainsbourg en concert à Lyon, à l’âge de 14 ans, à condition qu’un de mes jeunes frères m’accompagne. Concert inoubliable…

Le frère aîné, c’est Caïn bien sûr, mais aussi Esaü, Ruben, et toute la liste des aînés louches mais lumineux de la Bible.

On retrouve de nouveau la figure de l’aîné dans les Evangiles, comme dans la parabole du fils prodigue chez Luc… Son « come-back » piteux après avoir dilapidé son héritage énerve son frère aîné : « Voilà tant d’années que je suis à ton service » dit-il à son père « sans jamais désobéir à tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour que je fasse la fête avec mes amis.

Mais quand ton fils est arrivé, celui qui a mangé tes biens avec des prostituées, pour lui, tu as tué le veau engraissé » ‘Mon enfant, lui dit le père, tu es toujours avec moi et tout ce que j’ai est à toi, mais il fallait bien faire la fête et nous réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.’» (Luc 15:11-32)

Scandale du cadet extravagant ?

Sur le sujet, l’histoire de Joseph dans la Genèse est éloquente. Le petit frère est souvent le préféré de ses parents ; celui qui attire la jalousie consciente ou inconsciente de ses aînés… Il est celui qu’on brime, qu’on taraude, qui se fait charrier, selon les familles. Mais il est surtout celui que l’aîné protège, réconforte et enseigne, dans le meilleur des cas.

Dans une interview publiée par le TOI en avril 2014, Baruch Tenembaum, l’un des fondateurs de la Fondation Raoul Wallenberg rappelle une scène étonnante qui a eut lieu à Rome sous le pontificat de Jean XXIII « le meilleur pape de l’histoire pour les Juifs » :

« Et quand une délégation juive américaine lui rend visite au Vatican, au lieu de l’accueillir sur son trône, il s’avance et la salue en lui disant « Je suis Joseph votre frère », en référence à un épisode biblique de réconciliation fraternelle ».

Pour conclure ce post, je cite toujours BHL dans le même livre, page 116, au sujet de certains intellectuels catholiques français d’après-guerre comme Paul Claudel : « On leur fera gloire d’avoir pris claire conscience du fait que cette ancienne histoire de « père » et de « fils » restait, sous ses dehors d’apparente bienveillance prisonnière d’une logique condamnant le père à mourir afin, comme dans la vie, de renaître et de s’accomplir dans son fils ; et on leur reconnaîtra le mérite immense d’avoir inventé l’idée simple, très simple, mais neuve comme un premier matin, de deux frères égaux en dignité (…).