Les francophones d’Israël ont beau avoir plusieurs années de séjour en Israël, ils s’accrochent à la culture française qui leur colle à la peau. Ils sont même accusés de refuser l’assimilation parce qu’ils lisent du Victor Hugo et qu’ils rêvent en écoutant une chanson de Jacques Brel.

C’est vrai, il est difficile de renoncer à cette spécificité française qui fait que les pieds sont en Israël et la tête en France. Il n’est pas question de chauvinisme ni de déviation intellectuelle mais d’une culture ancrée dans les gènes. Le droit chemin israélien passe par le maintien des acquis culturels et non pas par le renoncement à ses racines.

Cet amour de la chose française est tel que les Francophones sont avides de tout ce qui parle ou chante français. Dès qu’une troupe, même d’amateurs, se produit sur une scène israélienne, alors on refuse du monde pour des raisons de sécurité.

Entendre français, voir jouer en français devient une drogue dès que l’on vit loin de la France. Mais les spectacles sont rares. L’Institut français et ses dirigeants ne semblent pas vouloir viser le public franco-israélien puisque peu de spectacles et de pièces de théâtre sont déplacés de France.

La France possède pourtant un immense réseau culturel mais la lassitude finit par gagner ses animateurs. Les restrictions budgétaires et la rationalisation des services donnent l’impression d’un sentiment d’abandon de la politique culturelle à l’étranger. Le sens de cette action culturelle française doit être clarifié afin de lui donner un cap raisonnable à l’heure de la diversité des échanges et de l’Internet.

Rien n’est fait pour subventionner de jeunes troupes pour qu’elles se produisent en Israël sachant que la culture peut créer un pont entre ceux qui constituent la différence. Nous assistons impassibles à l’invasion culturelle du nouveau monde.

En Israël on peut avoir deux cultures, la française et l’israélienne alors que nous sommes poussés à une uniformisation pour ne pas dire une américanisation par le jeu de la mondialisation.

Et pourtant la langue française s’est élevée au rang de langue classique de l’Europe, reconnue comme le latin des Anciens. L’influence culturelle se réduit parce qu’elle n’essaime plus, par souci financier et non pas par désintérêt.

Alors de temps en temps, avec quelques faibles moyens, des spectacles français sont organisés localement par des mécènes ou des missionnaires de la culture. Ils font salle comble parce qu’il s’agit souvent de véritables artistes, quasiment professionnels, des amoureux de la langue française.

On doit ainsi au Collège Académique de Netanya, dont le Campus francophone est présidé par Claude Grundman-Brightman, un spectacle musical de Steve Suissa avec Cécile Bens’, une chanteuse qui a de la voix.

Ce n’est pas la fonction première d’une université que de proposer des soirées de loisirs, mais elle comble les vides évidents. Alternant les textes d’Alain de Botton et les chansons du grand répertoire français, à travers les touches du piano de Arnon Starkman, nous avons eu droit à un spectacle de professionnels qui a émerveillé un public exigeant, mais vite conquis.

Les mots, le verbe, les sons envoûtaient parce que le thème de l’amour et de la rupture était porteur : « Dans une séparation, c’est celui qui n’aime pas d’amour qui dit les choses les plus tendres ».

Cet échange entre deux amoureux était original et bien joué parce que le texte était ponctué de chansons du répertoire classique français qui ne lasse jamais.

Steve Suissa est connu en France, depuis son premier film ‘L’envol’, pour ses mises en scène mais la découverte de Cécile Bens’ mérite aussi la reconnaissance du public israélien. Elle a une voix magistrale qui évolue entre Piaf et Barbara Streisand.

Un pur plaisir d’une heure trente, trop court pour calmer les appétits culturels des Français d’Israël. On est loin des petites chanteuses sans voix, accompagnées par un orchestre de plusieurs musiciens pour masquer les lacunes vocales. Ici, une voix, un seul piano et des doigts qui dansent sur les touches suffisaient à créer l’ambiance, à imaginer un caf’conc de l’époque héroïque.

Par manque de moyens financiers, seuls les gens de Tel-Aviv sont des privilégiés pour recevoir du plaisir français alors qu’ailleurs qu’ils sont aussi en manque.

Le drame veut que la culture française en Israël manque d’argent et que les immigrants, qui ont fait le choix d’Israël pour y vivre, sont progressivement amenés à abandonner définitivement leur passé culturel s’il n’y avait pas d’initiative personnelle. Le risque est que la génération suivante ignorera tout de Victor Hugo et de Jacques Brel, vaincus par l’impérialisme de la culture anglo-saxonne.

Un député élu à l’Assemblée nationale représente les Français d’Israël mais il semble trop préoccupé par la politique politicienne et par sa réélection en 2017 pour satisfaire les desiderata des Français d’Israël.

Ils ne veulent pas de discours violents à la tribune de l’Assemblée mais exigent qu’il obtienne des crédits pour permettre à des jeunes doués, à l’instar de Steve Suissa et Cécile Bens’, de faire oublier les maux normaux dont souffrent tous les déracinés français.

C’est le rôle d’un représentant français que d’aller parcourir les ministères pour glaner, ça et là, quelques euros pour le bien-être culturel d’une population qui ne veut pas oublier la France. La politique est certes fondamentale mais la diplomatie culturelle est un aspect encore méconnu de l’action extérieure de la France.

Nous laisserons la conclusion à Jean-David Levitte, ancien directeur général des relations culturelles, scientifiques et techniques, qui a dressé un bilan sévère de l’action culturelle extérieure : «L’image de la France à travers le monde, il faut en être conscient, tend à vieillir : tout se passe comme si, vues de New-York ou de Tokyo, la peinture française s’était arrêtée aux Impressionnistes, la musique à Debussy et Ravel, la littérature et la philosophie à Camus ou Sartre, la science à Pasteur».

Merci à ces deux jeunes courageux missionnaires de la culture française d’avoir fait passer un moment de nostalgie et de plaisir à des centaines de spectateurs qui n’attendaient que cela pour vibrer et au Campus francophone de notre amie Claude d’avoir su investir dans un domaine qui fait oublier la politique politicienne.

http://benillouche.blogspot.co.il/2016/11/steve-et-cecile-defendent-la-culture.html