Holon, octobre 2015

Ma chère petite soeur;

J’ai mis un certain temps à reprendre ma correspondance.

Il s’est passé tant de choses, des très bonnes et des franchement moins très bonnes.

Pour ce qui est de l’ambiance, j’ai frémi en fin d’été en lisant que le Hamas avait continué à accumuler le retard de paiement de ses fonctionnaires. Donc il était évident que ça allait péter d’une façon ou d’une autre. Je ne suis pas une fine politologue, mais il y a des évidences qu’on ne peut pas ne pas constater, même si d’aucuns essaient de nous noyer dans une gadoue linguistique qui n’aide personne.

Et ça n’a pas loupé, ils ont sorti les couteaux, façon coupeurs de têtes des temps modernes, même si aucun des commis de cuisine n’a jamais entendu parler de Lewis Caroll et tout le monde a été très bien et personne nulle part n’a fait aucun amalgame, ni avec Alice, ni avec les fadas cagoulés du Nord.

C’est d’autant plus extraordinaire que tout ça a commencé pile poil au moment des journées de la poésie de Jérusalem, comment ça s’appelle déjà, le festival au mètre carré je crois bien, ça a lieu tous les ans à Souccoth, des poètes de toutes les couleurs se posent sur de tout petits espaces au détour d’une rue, d’une boutique, d’un jardin, et au cœur de leur mètre carré déclament en alexandrins israéliens leur joie d’être vivants, même à l’étroit sur cette si jolie planète. Parce que même quand on n’a pas beaucoup de place, ce qui compte vraiment, c’est son espace intérieur et cette volonté toujours de s’exprimer et de partager. Tu vois le genre.

Tu n’as jamais entendu parler de ce festival, n’est-ce pas ?
Il a eu lieu pourtant pendant que notre ciel descendait encore d’un cran.

Il paraît que tout est encore parti de l’esplanade du Temple. D’ici ou d’ailleurs… De toute façon, les fins analystes avaient déjà annoncé en septembre, juste en regardant le calendrier, que l’automne allait partir en cacahuète parce que les fêtes juives et musulmanes tombaient en même temps. Jamais bon, ça, la confusion des rites.

D’autant que nous avons encore une fois cherché les embrouilles en fêtant le même mois et notre nouvelle année et le grand pardon et la fête des cabanes.

Quoi, comme toujours ? Ce n’est pas une raison.

Comme annoncé, donc, nos festivités ont saoûlé non seulement les internationaux, toujours à l’affût de nos exubérances, mais aussi certains de nos concitoyens non juifs et le monde entier a semblé trouver ça légitime et normal.

Les excités concitoyens en question, (mais… mais… on ne vivait pas ensemble ?) nous ont lâchés dessus leurs femmes et leurs enfants en furie (ambiance exaspération sélective (contrôlée ?) tout de même) pour nous découper en rondelles et les journalistes étrangers de compter les morts, comme au basket, palestiniens 30, juifs, 4. Aaaahhh ??? Disproportion. Comment tu veux qu’on lutte ?

D’autant que quelqu’un peut me dire ce qui se passe encore avec cette esplanade ? Sur l’emplacement du Temple il y a aujourd’hui une mosquée (magnifique, soit dit en passant). Je ne vois pas ce qui démoralise comme ça tout le monde. C’est une des lois humaines relatives aux stupides guerres que nous nous livrons depuis le début des temps (nous, n’est-ce pas, c’est nous les humains, ici comme partout). Le vainqueur s’approprie les lieux de culte. C’est un acte stratégique et politique.

Quand les Ottomans ont conquis Constantinople, ils ont fait de la Basilique Sainte-Sophie une mosquée. Même chose en Espagne, la cathédrale-mosquée de Cordoue en a perdu le nord, à Alger, rebelote, etc. Le phénomène est à priori musulman et chrétien et il n’y en a pas un qui rattrape l’autre, même si jusqu’à nouvel ordre, les musulmans ont eu le dernier mot dans la plupart des cas, mais pas à Istanbul, tiens, où Sainte-Sophie est carrément devenue un musée classé au patrimoine mondial de l’humanité.

Moi, je trouve que ce serait bien que la mosquée d’Omar devienne un musée ouvert à tous. (Et je le dis sérieusement, en plus.)

Dans une moindre mesure, des mouvements nouveaux, scientologie en tête, sont partants pour récupérer des lieux de culte inusités, ça se pratique beaucoup au Québec par exemple.
Soit.

Otez-moi d’un doute ? Tout ça justifie qu’on ait envie de nous transformer en jardinière de légumes ? Quand ça n’est pas du tout notre truc et qu’à ma connaissance nous n’avons jusqu’à nouvel ordre jamais fait ? Juste parce qu’on s’est mis en tête que l’idée pourrait nous venir ?

C’est à n’y rien comprendre.
Pourtant, j’essaie de me persuader que ce qui semble illogique n’est pas logique.
Jamais.
(Dit-elle en éminçant ses oignons.)

Et ce qui semble illogique ici l’est aussi là.

Non je ne suis pas devenue folle (encore que). Je m’explique. Nous ne sommes malheureusement pas les seuls à trinquer. Dans le monde entier, des furieux se dressent et s’explosent à tous les coins de rue sans que personne n’arrive à comprendre vraiment pourquoi.

En Israël, la donne est malheureusement limpide. Nos apprentis assassins, maintenus dans un état de haine absolue depuis l’enfance et pour cette seule raison, il faudrait voir à ne pas l’oublier, réduits au confinement dans leur espace, ce qui les maintient dans un état de haine absolue et pour cette seule raison, il faudrait voir à ne pas l’oublier, réduits au confinement dans leur espace, etc., (le reconnaître malheureusement n’arrange pas nos histoires) n’aspirent qu’à notre mort violente et douloureuse, sans aucune autre revendication réelle que cette satisfaction là. C’est primaire, le résultat affligeant du vase clos, on ne voit pas comment en sortir mais ça a le mérite d’être clair.

Je dois dire à ma grande honte qu’au niveau degré d’excitation primale, nous ne sommes pas en reste, (il n’y a pas de raison), même si à priori, hormis la police, s’entend, nous n’avons sorti jusqu’à présent que des rouleaux à pâtisserie, des bombes lacrymogène et un nunchaku (si, si). Mais en matière de joute verbale, nous sommes tout à fait au niveau délirant du troupeau de hyènes.

Déjà, hurlent à la désinformation tous ceux qui lisent que les décérébrés qui sévissent de par le monde sont des “déséquilibrés”.

Une fois de plus, je ne comprends pas. Mais bien entendu que ces gens là sont des déséquilibrés. Un type qui entre dans une école suédoise avec un sabre est un fou furieux bon pour la camisole et il n’y a pas à revenir là dessus. Pareil pour le détraqué qui a poignardé en France un pauvre enfant de 7 ans et l’a tué. Pareil pour tous ces gens qui perdent le contrôle et se jettent, canif, tournevis, marteau, économe (ils l’ont fait le coup de l’épluche-carotte ou pas encore ?) au poing sur d’autres qui ne leur ont strictement rien fait, et quand bien même. Qui peut penser à remettre en doute une seule seconde la démence aggravée de ces affolants cas psychiatriques ? Reconnaître que nous sommes incontestablement leur cible favorite n’améliore en rien leur santé mentale. Ils sont bien fous à lier.

Là où je ne comprends plus, mais alors plus du tout, c’est que la même implacable logique ne soit pas appliquée de notre côté de la Méditerranée. Un dégénéré capable de passer la cinquième au volant de sa voiture et de foncer sur des piétons innocents qui attendent le bus, pour descendre ensuite les achever à la machette, ça n’interroge personne ? Celui-là n’est pas un déséquilibré peut-être ? Il n’est pas largement aussi fou que tous les autres ?

Moi, ça me fait penser à ces lavages de cerveaux particuliers qu’affectionnaient les scénaristes de films d’espionnage il fut un temps.

Tu prenais n’importe quel péquin sous hypnose, tu choisissais un mot ou un bruit stimuli et tu le réveillais. Au stimuli, sans aucune raison, le mec devenait un pitbull totalement hors contrôle. Personne n’est jamais allé au cinéma ou quoi ? Il n’y a que moi qui me souviens de ça ? Dans un Colombo, c’était juste la sonnerie du téléphone qui avait réveillé un frappadingue qui avait trucidé la malheureuse richarde dont le commanditaire convoitait l’héritage. C’est tordu, mais bougrement intelligent.

Nous aussi on convoite notre héritage et il va nous falloir nous résigner à être de très très efficaces stimuli. Je veux savoir. Où est passé Colombo?

Non parce que tous ces déséquilibrés qui piquent leur crise, arrêtons d’en douter, ils sont bien pathologiquement atteints. Les Européens, les Africains, les Asiatiques, nos Moyen-orientaux. Tous. C’est précisément le principe du terrorisme en fait. Le coup de génie du siècle. La stratégie ultime.

Le lâcher de fous.

Les agences de presse qui relaient les appels au meurtre me rendent folle (quoi ?). Toutes les agences. Les pas si fêlés commanditaires appellent à poignarder tous les juifs dans le monde, tutoriel à l’appui, parce que le juif se poignarde au couteau de cuisine, endormi ou dans le dos au 21e siècle. Bravo. Message reçu. Ils recommandent d’assaisonner la lame aux fines herbes avant. Merci, on n’y aurait pas pensé. Ils préviennent, si vous n’avez pas de couteau de cuisine, n’importe quelle épée fera l’affaire. Pas d’épée ? Prenez donc une hache, ou n’importe quoi de tranchant. Trop aimable.

Les journalistes ont vraiment l’impression de faire leur boulot en éditant ces délirantes vidéos ? Qu’on m’explique.

A enfermer eux aussi.

Quand je pense que je n’ai même pas de couteau dans ma cuisine. Juste des petits gadgets en couleur tout à fait suffisants pour les patates et les courgettes. D’où ils sortent ces dagues, tous ces malades ?

Tu sais chérie, quand j’étais adolescente, j’ai lu un livre de Blaise Cendrars, un romancier bourlingueur journaliste franco-suisse qui a marqué ma vie.

Ce livre, c’est Moravagine. C’est l’histoire d’un psychiatre qui pense que les fous font partie intégrante de l’humanité et que la société, en isolant ses fous, tronque la marche naturelle du monde et passe à côté de son histoire. Pour illustrer ses dires, il décide de lâcher dans la nature un fou intégral et d’analyser son parcours. Il en trouve un parfait, qui a arraché les pattes des mouches petit avant de tuer son chat, son père et sa mère, de brûler son école et je ne sais quoi encore. Pas repentant et sans remords. Bref, le sujet idéal. Et il le lâche en 1917 je crois et le mec, attiré par l’odeur du sang, se précipite au coeur de la Russie en pleine révolution, avant de se rabattre sur l’Europe qui sombre plus à l’ouest dans la première guerre mondiale, 4 années de pur bonheur, puis le monstre dérive encore et le bouquin a été écrit en 26 et c’est dommage parce que l’histoire du siècle on le sait a donné bien d’autres occasions de s’amuser.

J’ai repensé à Moravagine quand j’ai croisé Klaus Barbie qui en était aussi un diabolique specimen. Jeunesses hitlériennes, nazi enthousiaste, fuite vers l’Amérique du sud où il s’exprimera encore pleinement de guérilla en révolution, un pur cauchemar, on pense même qu’il est probable qu’il ait supervisé l’interrogatoire et la torture de Che Gevara.

J’ai l’impression que le troisième millénaire est en train de vomir tous ses Moravagine en même temps…

Nous voilà beaux.

Prends soin de toi, chérie.