Personne n’a pu passer à côté, le féminisme est en train de vivre un chamboulement important depuis la désormais tristement célèbre « affaire Weinstein ». Le tout Hollywood, épicentre de la culture de la femme-objet depuis belle lurette, fait à présent la chasse aux sorcières et se fait le porte-drapeau d’une grande révolution des femmes. Et, comme on a pu le constater, quiconque ne marche pas au pas ou émet des réserves sur la forme, est immédiatement rappelé à l’ordre.

En France, les dissensions se sont bien vite marquées avec la fameuse « tribune Deneuve » (dont elle n’est, rappelons-le, pas l’auteur, mais simplement la plus célèbre signataire). Si une tribune doit, bien entendu, servir à nourrir un débat d’idées, la violence des réactions à ce texte a de quoi nous questionner.

« Traîtresses », « fausses féministes », « femmes soumises », « aliénées par le patriarcat », « complices des agresseurs », les qualificatifs peu flatteurs et les anathèmes n’ont pas tardé à pleuvoir sur les médias comme sur les réseaux. Rapidement, des commentateurs avisés ont dressé un constat assez évident : nous assistons à une fracture entre deux générations de femmes et, quoi qu’on en dise, de féministes.

Il y a là, en effet, une première génération de féministes qui se sont battues pour la libération sexuelle, la pilule, le droit à l’avortement et, en face, une deuxième génération de féministes qui semble avancer avec un projet de rééducation forcée de la totalité de la population, femmes comprises.

Au sujet de ce second groupe, Alain Finkielkraut déclarait le 14 janvier dernier sur RCJ (dans l’émission L’Esprit de L’Escalier) qu’il ne pensait pas qu’il s’agisse d’une forme de puritanisme, comme beaucoup l’avaient affirmé, mais plutôt, d’une vision utopique et angélique de la nature humaine, du désir et des rapports humains. Dans une certaine mesure, on peut effectivement voir dans ce mouvement ultra-moral, une volonté d’obtenir une race humaine rééduquée et débarrassée de toute parole ambiguë, tout regard non autorisé et tout geste déplacé.

L’idée peut s’appréhender et se comprendre, d’autant qu’elle va dans le sens de la religion du progrès et du transhumanisme de la génération « Silicon Valley », enfant des « tout est possible » et du mythe de l’Homme parfait. Car il s’agit bien d’un mythe : l’Homme a ses limites et ses failles. On peut se démener pour tendre vers un mieux, c’est d’ailleurs un moteur à l’existence, mais les imperfections et les zones troubles feront toujours partie de l’expérience humaine.

On le comprend assez vite, ces deux groupes de femmes ne peuvent pas s’entendre. En revanche, elles pourraient s’écouter. Et là, nous arrivons à un second constat : les femmes sont en train de vivre ce que l’humanité vit depuis longtemps à bien des niveaux de la vie et du quotidien.

En un mot comme en cent, nous allons ici paraphraser Delphine Horvilleur et Rachid Benzine : « Qui est le juste héritier ? » Le fils doit-il tuer le père ? Ou ici, en l’occurrence, les filles doivent-elles tuer les mères ? De nouvelles voix sont-elles audibles ? Si oui, doivent-elles pour autant faire table rase de celles qui les ont précédées, comme si elles n’avaient plus aucune légitimité ? Finalement, parmi toutes ces femmes, qui est réellement féministe ? Y a-t-il plusieurs féminismes ? Peuvent-ils coexister ?

Toutes ces questions ne cessent d’en appeler d’autres mais elles ne sont que les échos de débats et de chocs qui se produisent partout ailleurs… Qui est réellement de gauche ? Qui est trop extrême ou, au contraire, « un traître ayant embrassé le capital » ? Qui est réellement « républicain » ? Qui est « gaulliste » ? Qui est vraiment « laïc » ? Ces termes ont-ils encore un sens ?

Qui est réellement juif ? Le conservateur ? L’orthodoxe ? Le libéral ? Les trois ? Quelle voix peut s’exprimer légitimement ou non ? Qui trahit sa tradition ou ses valeurs, si tant est qu’il y ait un traître ?

On le voit, ces questionnements traversent toute l’activité humaine et les féministes vivent leur « schisme » à elles en ce moment-même. Elles sont donc, après tout, des Hommes comme les autres ! Il est vrai que les militantes peuvent sembler violentes, hargneuses, voire agressives dans les propos ou les échanges mais, en fin de compte, pas davantage que les politiques sur les plateaux télés et les réseaux sociaux, ou que les religieux traitant leurs adversaires idéologiques de nazis ou de collabos.

À bien y regarder, les tons se durcissent chaque fois que la pluralité apparaît et c’est un phénomène assez inquiétant car la tentation du monopole du « vrai » et du « juste » est ce qui empêche l’esprit d’avancer.

Chaque croyant a sa propre vie intérieure, chaque politique a ses convictions et ses piliers et, de la même façon, toute femme ne conçoit pas obligatoirement sa qualité d’être humain libre et émancipé de la même façon.

Certaines apprécient la galanterie, qu’elles considèrent comme une marque de bonne éducation et de respect, d’autres y voient un rappel d’une différenciation des sexes qui leur est insupportable. Certaines veulent des quotas pour forcer la société à changer ses mauvaises habitudes, d’autres voient dans cette démarche une humiliation car choisies pour un poste « parce qu’il fallait bien une femme ». Certaines brandissent l’écriture inclusive, pensant changer le fond en s’attaquant de force à la forme, d’autres y reconnaissent le mécanisme que les Etats totalitaires utilisent pour imposer une idée ainsi qu’une méprise totale sur le rôle et l’évolution d’une langue.

Chacun, en lisant les listes de questions et d’affirmations rassemblées dans cet article, aura relevé instinctivement celles auxquelles il est sensible. Et vous aurez compris que l’auteur a également les siennes. C’est une bonne chose, il n’y a aucun mal à cela, bien au contraire. Quel que soit le milieu et le groupe concerné, nous nous retrouvons finalement tous à égalité devant un même défi : parvenir à nous parler, à débattre, à argumenter, à réellement nous écouter et, surtout, à accepter la pluralité des opinions, des discours et des ressentis.

La tentation est grande, pour chacun et chacune d’entre nous, de partir du principe que nos convictions profondes ne sont en réalité que des évidences, du bon sens auquel l’autre finira par se rallier. Il faut donc se faire violence au quotidien et tenter d’introduire, autant que faire se peut, des « je pense que », « il me semble que », comme un rappel constant que les certitudes peuvent parfois être ébranlées. Il n’est pas question de laisser faiblir ses convictions ou de s’aplatir devant chaque détracteur, mais de laisser une marge de manœuvre à la contradiction respectueuse. Finalement, c’est peut-être ça, la vraie réussite de cette « révolution des femmes » : les avoir amenées, en tant que groupe, devant le même combat intellectuel que tout le reste de la palette humaine.