L’Osservatore Romano, quotidien officieux du Vatican, qui ne passe pas précisément pour un journal progressiste et encore moins antipapiste – aurait-il franchi le Rubicon ecclésiastique en éreintant un film à la gloire de Pie XII, dont certains cardinaux conservateurs de la Curie attendaient la sortie avec ferveur ? [1] Voici ce qu’écrit L’Osservatore :

« Du point de vue de l’historien, on est au plus bas, même si des lueurs de vérité filtrent de temps en temps, évidemment. Dans sa tentative franchement maladroite de donner à l’ensemble une forme dramatique, la réalisatrice rend toutefois le produit général ingénu et donc peu crédible. »

Malgré le style enveloppé dont ce média a le secret, et dont le moins qu’on puisse dire, est qu’il ne fait ni dans le sensationnalisme ni dans l’antipapisme, la réprobation est stridente. Elle n’est pas la seule.

D’autres organes de presse italiens, moins prestigieux et moins exposés, ne sont pas en reste. Qu’on en juge par ces deux citations parmi d’autres [2] :

« Le film nuira à la réputation fragile de Pie XII car il est excessivement hagiographique et insuffisamment fondé sur des documents historiques le défendant. » (Famille Chrétienne).

« Un feuilleton bas de gamme, maladroit, bourré de clichés. » (Pagine Ebraiche, journal de la Communauté juive de Rome).

Ces dures critiques n’ont bien sûr pas été du goût des partisans du défunt Pontife.

En témoigne un article à la gloire de Pie XII [3] et, indirectement, à celle de son rédacteur [4], dont le Blog catholique français, « Benoît et moi », connu pour sa ‘pacelliphilie’ compulsive, met en ligne une traduction française dans laquelle, en toute modestie, l’auteur du livre précité, se targue d’ « avoir les titres » à « parler de cette histoire » et à y « mettre finalement un point sûr » (sic).

Et ce « point sûr », il faudra au moins la « foi du charbonnier » à celles et ceux qui auront lu ses trois pages d’affirmations – aussi péremptoires que dépourvues de références documentaires sérieuses –, pour qu’ils accordent créance à l’affirmation exorbitante que constitue l’exclamation rageuse, en lettres capitales, par laquelle le blog « Benoît et moi » introduit l’article :

« EH BIEN OUI : ILS FURENT UN MILLION LES JUIFS SAUVÉS PAR L’ÉGLISE CATHOLIQUE DANS TOUTE L’EUROPE ».

Réfuter une à une les contrevérités que contient ce galimatias excéderait les limites de la présente chronique. Je me limiterai donc à commenter celle-ci :

«… déjà en 1939, au début de la deuxième Guerre Mondiale, avec l’encyclique Summi Pontificatus, Pie XII s’était ouvertement rangé en défense des juifs [sic] ».

En fait, le passage de cette encyclique, auquel il est fait allusion ci-dessus, avait trait à la formation du clergé indigène dans le monde, et aucune défense explicite des juifs n’y figurait. Qu’on en juge par cet extrait du contexte :

C’est en conformité avec ces règles d’égalité, que l’Église consacre ses soins à former un clergé indigène à la hauteur de sa tâche, et à augmenter graduellement les rangs des évêques indigènes. Et pour donner à Nos intentions une expression extérieure, Nous avons choisi la fête prochaine du Christ-Roi pour élever à la dignité épiscopale, sur le tombeau du prince des apôtres, douze représentants des peuples ou groupes de peuples les plus divers. Au milieu des déchirantes oppositions qui divisent la famille humaine, puisse cet acte solennel proclamer à tous Nos fils épars dans le monde que l’esprit, l’enseignement et l’œuvre de l’Église ne pourront jamais être différents de ce que prêchait l’apôtre des nations: « Revêtez-vous de l’homme nouveau, qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu à l’image de celui qui l’a créé ; en lui il n’y a plus ni grec ou juif, ni circoncis ou incirconcis ; ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre: mais le Christ est tout et il est en tous » (Col., III, 10-11.)

J’ai mis en italiques la phrase-clé dans laquelle on peut lire – chose exceptionnelle, et, sauf erreur, pour la seule et unique fois dans les documents pontificaux du temps de guerre – le mot « juif ».

Quiconque en doute n’aura qu’à se reporter au texte de Summi Pontificatus qui figure, en français, sur le site du Vatican. Il constatera que la référence faite, ad nauseam, par les zélateurs de Pie XII, à ce passage de la dite encyclique – généralement sans en citer ne serait-ce qu’une phrase – ne corrobore pas le moins du monde la réputation d’héroïque défenseur des juifs que ses zélateurs veulent accoler à la mémoire de ce Pape.

Il faut en effet beaucoup de bonne volonté, assaisonnée d’une dose massive de méthode Coué, pour se convaincre que le mot « juif » qui figure dans ce verset d’une épître de S. Paul, constitue une preuve aveuglante que ce pape a « courageusement » dénoncé la persécution des Juifs par les Nazis, comme on peut le lire çà et là dans des livres et des articles hagiographiques extasiés.

De ce mode opératoire on peut dire sans cynisme que la fin – ‘sainte’ ! – justifie les moyens qui discréditent ceux qui y recourent pour défendre l’indéfendable.

Menahem Macina

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[1] Il s’agit de « Shades of Truth » (ombres de vérité). Voir l’article intitulé « « Ombres de Vérité », le film qui réhabilite Pie XII », mis en ligne le 3 mars sur le site officiel www.news.va.

[2] Citations extraites du site Challenges.

[3] Intitulé « Un million de juifs sauvés par Pie XII, en date du 7 mars 2015.

[4] Luciano Garibaldi, auteur d’un livre intitulé « Ou la Croix ou la croix gammée. La véritable histoire des rapports entre l’Église et le nazisme » (2009).