Les familles endeuillées du 7-Octobre livrées à elles-mêmes
Il y a quelques jours, lors de mon dernier séjour en Israël, je suis allé rendre visite à un ami. Un père endeuillé. Son fils avait été blessé et enlevé le 7-Octobre et n’a pas pu revenir vivant. À ma grande surprise, deux autres parents d’otages étaient présents chez lui. Leurs enfants, eux aussi, étaient revenus dans des cercueils.
Depuis le 7 octobre 2023, le sort des otages ne m’a jamais quitté. Je n’ai cessé d’agir, d’écrire et de me mobiliser jusqu’au retour du dernier d’entre eux. Dans la presse hébraïque comme dans la presse française, j’ai publié de nombreux articles appelant à leur libération, y compris au prix d’un arrêt de la guerre à Gaza.
Mais ce soir-là, en écoutant ces parents raconter ce qu’ils avaient vécu, quelque chose s’est brisé en moi. Mon cœur s’est mis à battre comme un tambour. Mon souffle s’est arrêté, comme lors d’une apnée.
Depuis quelque temps, la conviction se renforce chez certains observateurs qu’au début du mois de mai 2024, un accord permettant le retour d’une partie importante des otages aurait été à portée de main, en contrepartie d’un arrêt des combats. Selon cette lecture des événements, l’accord aurait été approuvé au sein du cabinet restreint, tandis que des représentants égyptiens attendaient à l’hôtel Hilton pour en signer les termes et lancer sa mise en œuvre.
L’accord n’aurait finalement pas abouti. Les menaces de Bezalel Smotrich et d’Itamar Ben Gvir de faire éclater la coalition auraient notamment pesé sur l’annulation de cette décision. Cette séquence demeure, pour les familles, une blessure qui ne se referme pas.
Derrière les débats politiques, les stratégies militaires et les calculs de coalition, il y avait des êtres humains : des enfants, des femmes, des hommes âgés, des personnes malades ou blessées. Des citoyens dont les familles attendaient désespérément leur retour.
En Israël, une valeur fondamentale a longtemps été répétée comme un principe sacré : on ne laisse pas un citoyen derrière soi, qu’il soit soldat, prisonnier ou blessé. Pour les familles qui ont perdu les leurs, la question demeure donc entière : aurait-il été possible d’en sauver davantage ?
Le retour des derniers otages – ceux ayant survécu à leur captivité en octobre 2025, et ceux ayant perdue leur vie dans les ténèbres du Hamas, en janvier 2026. Ces dates mémorables, provoquent des fortes émotions et des soulagements. Après des mois ou des années d’angoisse, les retrouver enfin dans les bras de leurs proches ou reposant en Terre d’Israël représente une délivrance.
Mais cette délivrance ne concerne pas toutes les familles. Certaines ont attendu leurs proches pendant une éternité d’incertitude et d’espoir avant de recevoir un cercueil. Ces familles sont désormais confrontées à une autre épreuve : celle du deuil, souvent après une période durant laquelle elles ont dû se battre pour que leur proche ne soit pas oublié.
Au cours de mes échanges avec les trois parents présents ce soir-là, j’ai compris combien le temps peut avoir des effets contradictoires. On dit souvent que le temps apaise les blessures. Mais, pour certaines familles, il peut aussi creuser le silence et accentuer la solitude.
Elles se retrouvent aujourd’hui entre elles, à chercher auprès les unes des autres une consolation que le reste de la société semble avoir de moins en moins de temps à leur offrir. Le public qui, pendant des mois, s’était mobilisé pour le retour des otages semble désormais s’être éloigné.
Les paroles de mon ami résonnent encore en moi : « Nous, les parents qui avons récupéré nos enfants dans des sacs d’ossements après deux années de combat, après avoir observé la shiva sans même avoir une tombe sur laquelle pleurer et sans avoir pu réciter le Kaddish pour eux, nous avons encore le sentiment d’être nous-mêmes des otages. Le processus douloureux que j’ai traversé ne ressemble à rien de ce que l’on peut imaginer. »
Comment rester indifférent à de telles paroles ? Une douleur qui ne doit pas devenir un enjeu électoral. Malheureusement, à cette souffrance s’ajoute celle provoquée par certaines déclarations politiques visant les otages ou leurs familles.
« Nous, les parents qui avons récupéré nos enfants dans des sacs d’ossements après deux années de combat, après avoir observé la shiva sans même avoir une tombe sur laquelle pleurer et sans avoir pu réciter le Kaddish pour eux, nous avons encore le sentiment d’être nous-mêmes des otages. Le processus douloureux que j’ai traversé ne ressemble à rien de ce que l’on peut imaginer. »
Les propos attribués à Itzik Bonsel, candidat à la Knesset au nom du Likoud, à propos de Yocheved Lifshitz « Si j’avais le moyen, je l’aurais rendue au Hamas », ont suscité une vive polémique. Yocheved Lifshitz, octogénaire, avait été prise en otage le 7 octobre avant d’être libérée. Son mari, Oded Lifshitz, a, lui, été rendu mort à sa famille beaucoup plus tard. Même si Bonsel a ensuite présenté des excuses, l’explosion d’une telle bombe laisse une trace impardonnable. Assez avec la méchanceté ! Assez avec la calomnie ! Nos valeurs et notre éthique doivent être préservés, même dans une campagne électorale !
Dans une société profondément meurtrie, les responsables politiques devraient mesurer la portée de leurs mots. Les familles endeuillées ne devraient pas devenir les victimes collatérales des affrontements électoraux. Il existe une limite à ce que l’on peut demander à des familles qui ont déjà tout perdu.
La question n’est désormais plus seulement celle du retour des otages. Elle est aussi celle de l’après. Que fait une société de ses victimes ? Que fait-elle des parents qui ont récupéré leurs enfants morts après des mois ou des années d’attente et d’incertitude ? Que fait-elle de ceux qui ont dû faire leur deuil sans tombe, sans corps, parfois sans même pouvoir accomplir les rites funéraires dans les conditions habituelles ?
La « famille des otages » ne peut pas disparaître de l’espace public maintenant que les derniers d’eux sont revenus. Le deuil ne s’achève pas avec le retour d’un cercueil. Il commence parfois véritablement à ce moment-là.
Ces familles ont besoin d’attention, d’accompagnement durables, d’une écoute attentive et d’une reconnaissance collective de ce qu’elles ont traversé. Elles ont besoin de savoir que la société ne les oubliera pas une fois l’émotion médiatique retombée.
La douleur que j’ai ressentie ce soir-là, chez mon ami, n’est pas une douleur abstraite. Je l’ai vue dans les regards, entendue dans les voix et ressentie dans les silences. Elle n’accepte pas l’oubli. Elle cherche la consolation. Et surtout, elle exige que la vérité sur ce qui s’est passé soit établie.
C’est pourquoi la question d’une commission d’enquête d’État demeure essentielle pour les familles qui veulent comprendre les circonstances qui ont conduit au 7 octobre, la gestion de la crise des otages et les décisions prises pendant les mois qui ont suivi.
Mais, au-delà des responsabilités politiques qui devront être établies, une responsabilité collective nous incombe impérativement. Le peuple d’Israël a le devoir de continuer à prendre de leurs nouvelles, de les soutenir, de les écouter et de reconnaître leur deuil comme une tragédie nationale. Le temps ne doit pas effacer leur histoire. Ni leurs enfants. Ni leur souffrance. Les familles du « samedi noir » ont déjà payé un prix que personne ne pourra jamais leur rendre.

