Le président Reuven Rivlin a délivré un puissant discours en faveur du dialogue judéo-arabe, quelques jours seulement après l’attentat sanglant de Jérusalem. Alors pourquoi n’a-t-il pas eu plus d’écho en Israël ?

Retour à Kfar Kassem

Il l’avait promis. Malgré un attentat et des émeutes à Jérusalem faisant craindre une « troisième Intifada », Reuven Rivlin a honoré dimanche sa promesse faite avant les élections de se rendre au village arabe israélien de Kfar Kassem, non loin de Tel Aviv.

Là, le 29 octobre 1956, des agents de la police des frontières avaient suivi aveuglément l’ordre de tirer sur quiconque violerait le couvre-feu. De retour d’une journée aux champs, 47 villageois avaient péri sous les balles, dont des femmes et des enfants.

Le village martyr est depuis devenu un symbole. Celui des fautes commises par Israël pendant ces années noires où il devait combattre sans relâche les fedayin infiltrés à ses frontières.

Celui aussi de la mauvaise conscience d’un Etat qui avait d’abord cherché à étouffer les événements, n’avait réservé que des peines légères aux responsables du massacre et s’était empressé d’organiser une cérémonie de réconciliation bidon pour éviter d’avoir à rendre des comptes.

Les habitants de Kfar Kassem attendront finalement 2007 pour obtenir des excuses officielles. « Un terrible événement s’est déroulé ici et nous en sommes désolés » leur dit le président Shimon Peres lors d’une fête religieuse.

Le temps de la repentance

Reuven Rivlin a voulu aller plus loin encore. A-t-il cédé aux sirènes de la repentance auxquelles succombent tant de sociétés occidentales mal à l’aise avec leur histoire, percluses de regrets coupables (l’Australie et les aborigènes, la France et les victimes de l’esclavage, l’Afrique du Sud et celles de l’Apartheid…) ?

En étant le premier président à se rendre aux commémorations annuelles du massacre de Kfar Kassem, il a en tout cas réussi à surpasser l’ancien prix Nobel de la Paix dans une démonstration de solidarité et d’amitié entre les peuples, où ce dernier excellait.

Il a aussi fait son mea culpa en rappelant les excuses prononcées au nom de l’Etat d’Israël, soulignant combien celles-ci avaient été « indispensables et justes ». « Moi aussi je suis là pour dire qu’un terrible crime a été commis », a insisté le président.

Des mots d’autant plus forts qu’ils prenaient sens et corps dans l’histoire personnelle de Reuven Rivlin, dont l’oncle avait été l’un des participants de la vraie-fausse cérémonie de réconciliation.

Mais surtout, Rivlin a délivré un message de paix et de fraternité comme rarement un président israélien n’en aura prononcé.

« Je suis venu ici non pas malgré les événements de Jérusalem, mais précisément en rupture avec le contexte de terreur et de violence qui s’y déroule » a-t-il annoncé, avant de consacrer l’essentiel de son discours au renforcement du dialogue judéo-arabe.

Une ode à la coexistence judéo-arabe

« L’Etat d’Israël est le foyer national du peuple juif », a déclaré Rivlin, « mais l’Etat d’Israël sera également toujours la patrie de la population arabe. » Et d’en appeler à la coexistence des deux peuples, dans le respect mutuel, la compréhension de l’Autre et la reconnaissance de ses droits.

Ainsi a-t-il énuméré les discriminations à l’encontre des Arabes israéliens : le budget, l’éducation, les infrastructures, les secteurs industriel et commercial… Autant de barrières qui se dressent entre les peuples, a reconnu Rivlin. Mieux : « Je suis venu ici pour m’identifier à votre peine » a-t-il lancé, partageant les souffrances des villageois de Kfar Kassem et celles infligées à toute la minorité arabe en Israël.

Puis s’exprimant à la fois comme Juif et comme président, il a demandé à ses coreligionnaires et à ses concitoyens d’en finir avec la haine. « La population arabe en Israël et les leaders arabes israéliens doivent prendre des actes forts contre la violence et le terrorisme (…) Nous devons tous prendre part à la lutte contre la violence et l’extrémisme. » « Je crois sincèrement que si nous comprenons vraiment que nous n’avons pas d’autre choix » (que la coexistence pacifique) « la relation entre nous peut se transformer en source de force. Un symbole de la capacité des Juifs et des Arabes, de nous tous, les enfants d’Abraham, d’Isaac et d’Ismaël, à apprendre à vivre ensemble. »

Voilà le message de paix qu’attendaient les Israéliens, Juifs et Arabes, épuisés par un été de bombes et par cette haine, palpable dans les rues de Jérusalem, qui a conduit des Arabes à kidnapper et tuer des enfants juifs, des Juifs à brûler vif un enfant arabe. Voilà des mots faits pour panser les blessures de leur Histoire, passée ou récente, dira-t-on. Que nenni !

Un silence assourdissant

Le discours de Rivlin n’a pas eu l’écho attendu. A peine prononcé, et diffusé sur son compte personnel Facebook, il a été balayé par l’actualité.

La télévision israélienne en a certes parlé le dimanche soir, et la cérémonie de Kfar Kassem a eu droit a quelques articles dans la presse, mais si peu.

Lundi midi, les deux principaux portails d’information israéliens, Ynet et Walla, n’en parlaient plus. A la place : la décision de Nétanyahou de construire 1 000 nouveaux logements à Jérusalem-Est et de nouvelles émeutes dans la Ville sainte.

Cela n’a certes pas empêché les critiques à l’égard du président. Traité de « traître », d’« agent des Arabes », « président du Hezbollah » et autres joyeusetés qu’il est venu dénoncer lundi devant la Knesset, Rivlin a profité de la nouvelle session parlementaire pour inviter les députés à modérer leur discours. « Cet été, nous avons su comment nous unir contre des menaces extérieures, mais malheureusement nous avons aussi pris le temps de nous faire des ennemis intérieurs. »

Un autre geste remarquable mais qui, lui non plus, n’a pas été suffisamment relevé. Si bien que le quotidien de gauche Haaretz, seul à avoir assez bien couvert le débat, a décidé mardi 28 octobre de prendre la défense du président de droite dans son éditorial : « Les discours courageux de Rivlin méritent des louanges ».

Le panégyrique laisse pantois. Car pour nous convaincre de ne pas sous-estimer les discours de Rivlin, Haaretz insiste sur une chose : « il n’y a pas, ni ne pourrait avoir, de contradiction entre le fait d’être un membre de la droite et l’obligation de faire preuve de respect et d’égalité envers les minorités. »

L’argument ne manquera pas d’amuser tous les Français qui savent bien, au moins depuis Giscard, que « la gauche n’a pas le monopole du cœur ». Cocasse, il l’est aussi dans le contexte israélien : Qui a eu l’idée d’ériger une « barrière de sécurité » sinon la gauche ? Qui a consenti à des retraits de territoires occupés sinon la droite ?

L’idée d’une contradiction interne entre l’homme de droite et ses valeurs ne tient pas ; et ce d’autant moins dans le cas de Rivlin, dont la probité en matière d’antiracisme n’est plus à démontrer. Dernièrement encore, il a parlé d’Israël comme d’« une société malade » du racisme et a délivré des messages antiracistes au côté d’un enfant arabe dans une vidéo.

Alors comment expliquer le sort fait à son formidable discours de Kfar Kassem ?

L’autre discours de Kfar Kassem

Formidable, le discours l’est assurément pour le dialogue judéo-arabe au sein d’Israël, ou au sein d’un Etat binational israélo-palestinien comme Reuven Rivlin y est favorable. Il reste toutefois incomplet pour qui pense le conflit israélo-palestinien autrement qu’en termes religieux. Ou pour qui se souvient que le conflit était, avant que les extrémistes de tous bords ne s’en emparent, un combat entre deux nationalismes pour un territoire.

Le président Rivlin n’a pas eu un mot dans son discours de Kfar Kassem pour les revendications du peuple palestinien, pas un mot sur leur soif de reconnaissance d’un Etat, pas un mot non plus sur leur présence dans une Jérusalem divisée malgré la réunification.

Sept ans après que Shimon Peres a profité d’une fête religieuse pour parler de politique en s’excusant pour le massacre de Kfar Kassem, Reuven Rivlin a profité des commémorations du massacre pour parler dialogue interreligieux.

Seule petite voix dissonante ce dimanche, celle de Sheikh Abdullah Nimr Darwish, un des leaders de la communauté de Kfar Kassem.

Face à Rivlin, il a appelé à l’arrêt des violences et du terrorisme, mais également à l’application de la solution des deux Etats, un Etat israélien et un Etat palestinien avec Jérusalem pour capitale. « Yes we can ! » a-t-il lancé comme une boutade. Et lui, qui l’écoutera ?