Aujourd’hui c’est la journée internationale des droits de l’enfant, et vraiment, des enfants soldats, aux enfants martyrisés, aux enfants abandonnés, exploités, prostitués, violés, manipulés, accrochés aux fenêtres comme boucliers contre des fusils ou accroupis dans des mines pour extraire des minerais, mutilés pour faire la mendicité, enfermés et assis des journées entières pour coudre, tailler, assembler des cuirs ou des tissus qui seront vendus à prix d’or par des marques internationales à des gens comme vous et moi, inconscients du dessous des choses et de cette enfance brisée, par nous adultes qui voulons toujours plus, avides et désireux du moindre gadget qu’offre au monde le génie inventif des hommes, vraiment nous devons nous poser des questions sur notre inaptitude à protéger ce qui est notre avenir commun à tous « l’enfance ». Les enfants sont la mémoire des hommes et à chaque enfant qui meurt, c’est un peu de nous qui meurt aussi.

Quels que soient leur couleur, leur culture, leurs parents, qu’ils soient de Gaza ou d’Israël, d’Afrique ou d’Inde, de Roumanie ou d’Asie, les enfants devraient être exclus de la barbarie des hommes, de leurs batailles et de leurs haines, mais ce n’est jamais le cas, et pour des territoires, des terres enviées, des biens à prendre, des économies à maîtriser, ils sont récupérés et exploités par de cyniques multinationales et utilisés comme chair à canon, envoyés petits bouts d’homme aux fusils trop lourds, drogués pour survivre et intoxiqués par des discours de haine, mourir pour des causes dont ils ne savent rien, parce que sous l’enfant terreur que les adultes éduquent pour la mort, demeure l’enfant qui joue à la guerre comme on joue à l’élastique ou aux billes et qui trouve dans le jeu, un exutoire inconscient à sa peur de mourir…

Aujourd’hui c’est la journée des droits des enfants, et je ne sais pas pour vous, mais moi j’ai honte de ce que nous leur faisons ou de ce que nous laissons faire.

Nous sommes pourtant tous parents, et nous avons tous été enfants, alors qu’est-ce qui nous pousse à laisser faire ces ignominies ? La colère, la vengeance, l’oubli devant les enfants morts d’Israël, que ceux qui les ont parfois tués, étaient des enfants dénaturés par des adultes ?

L’usure peut-être et sans doute, devant cet éternel recommencement des guerres, si dures et douloureuses à nos mémoires, et là évidemment je parle de nous, juifs à qui la barbarie a tellement enlevé d’enfants et qui ne pouvons plus supporter, à raison, la moindre perte de l’un des nôtres sans que chacun de nous n’en porte le deuil dans sa chair.

Et pourtant, justement parce que nous sommes ce que nous sommes, parce que nos parents et grands-parents et aussi loin que nous pouvons remonter, ont été traqués et nos enfants tués, nous pouvons mieux que quiconque, comprendre pourquoi l’enfance est à protéger et à aimer…

Au-delà de nos ressentiments, justes, et de nos colères tout aussi justes, trouver un petit chemin qui nous permettrait de ne pas oublier que les enfants, et je pense aux enfants de Palestine, ne sont pas coupables d’être meurtriers, ils sont ce que les adultes en font.

Il faudrait les éduquer, les enlever à leurs parents même, mais voilà, impossible évidemment, alors que nous reste-t-il de latitude pour protéger l’enfance ?

Peut-être en appeler au divin, parce que à par Lui, qui pourrait changer le cours les choses et transformer le cœur des hommes, les rendre bons, vraiment bons et sans autre désir que celui de la fraternité ?

Aujourd’hui c’est la journée des droits de l’enfant, mais demain nous aurons oublié, alors pour ne pas oublier trop vite, un petit texte ajouté ci-dessous :

JOURNÉE INTERNATIONALE DES DROITS DE L’ENFANT OU « LE SYNDROME DE CENDRILLON »

– Circulez, y a rien à voir ! Plus rien à dire, à commenter, à revendiquer. Dégagez du chemin. La planète n’attend pas.

– S’il vous plaît, on allait me donner du pain, soigner mon enfant, panser mes plaies…

– Au suivant ! Chacun son tour. L’égoïsme à ce point-là, c’est pas croyable ! Vous savez que tout le monde a droit au bonheur ?

C’est immoral de resquiller ! a conclu la planète en mordant dans son sandwich, si on faisait pas attention y en a plein qui prendraient tout pour eux.

Alors la misère est repartie, miséreuse avec ses bleus et ses bosses, ses fractures. Affamée. Violentée. Rompue. Est repartie jusqu’à l’année prochaine où une fois encore elle sera sûre d’être sauvée des maux qui la tuent.

À cause de la foi.

La foi, c’est ça qui la sauve. Une foi incommensurable dans la bonté des hommes, sinon, il y a longtemps qu’elle se serait flinguée. Et vous savez ce que ça fait la misère quand ça meurt, ça ne disparaît pas, ça se répand, ça s’étend et ça prend toute la place.

La foi, vraiment, ça permet de mieux vivre.

Mais la foi en quoi ?

Lorsque j’entends l’assourdissant vacarme qui entoure les journées internationales, j’ai mal aux oreilles, j’ai mal à la chair, j’ai mal à la terre…

La journée de la violence faite aux femmes est passée, mais demain ce sera celle des bébés phoques, du cholestérol, de la faim dans le monde, et il en sera ainsi pour les 365 jours de l’année de façon à rappeler à chacun que « ça » existe.

Une conscience collective éphémère qui passée la 24ème heure, oubliera l’émotion et la révolte du jour pour s’intéresser à la suivante, qui passera elle aussi aux oubliettes de l’histoire. En 24 heures.

24 heures pour dire que là-bas ou ici, la terre tremble de faim et de froid, qu’on y tue et qu’on meure par milliers à chaque seconde.

24 heures pour pleurer.

24 heures pour partager.

24 heures surtout pour se dédouaner.

24 heures d’intérêt pour des causes qui ainsi que Cendrillon, replongeront dans l’oubli, à la 25ème heure.

Les hommes croient se mobiliser et changer le cours des choses sous le prétexte « d’une journée porte ouverte » alors qu’ils ne font que « bavarder et bavasser » dans une monstrueuse cacophonie où s’entendre n’est plus possible. Où personne n’écoute personne.

Seulement du bruit et du vacarme. Un vacarme tonitruant où se perdent les voix et les plaintes de ceux qui pendant 24 heures imaginent être entendus.

– Mais vous me faites quoi là ? De quoi vous me parlez ? J’ai du travail moi. Vous vous rendez pas compte. Hier c’était une chose, demain une autre…

La planète a dit ça en finissant son sandwich, assise sur son gros derrière planétaire. Je l’ai regardée en me demandant comment faire face avec mes 48 kg et puis… Et puis j’ai repensé au meilleur des mondes. Vous vous souvenez ?

Il y en a toujours « un » différent et pas conforme. Un petit grain pas bien germé et toujours prêt à recommencer, librement, à la vitesse et avec le temps qu’il faut pour que les choses éclosent et poussent.

Le problème, c’est le temps. Alors que nous courons après l’immortalité et que le désir de Faust est à portée de science, nous ne savons pas nous écarter de ce temps qui passe et que nous mettons en carte comme l’identité et les fiches d’état civil. Nous aspirons à l’intemporalité et nous figeons le temps dans le temps. Nous le rigidifions.

24 heures pour les journées internationales.

A la 25ème heure comme Cendrillon, si ce n’est pas leur jour, les femmes battues et les enfants exploités ne seront plus au centre de nos vies. Les guerres et les famines perdureront sans autre débat collectif, avant l’année prochaine. 8760 heures à attendre…

– C’est quoi le problème là ? On peut pas déjeuner tranquille ?

La planète a fini son sandwich sans laisser une seule miette, et j’ai comme un truc qui me ravage l’estomac.

– Allez, circulez, prenez votre tour, non mais, y en a vraiment ils se prennent pour qui !

– Ben justement je voulais vous dire…

Elle m’a regardée comme l’empêcheuse d’humaniser en rond et j’en ai appelé à D. Ubu, Kafka, Raspoutine et Jésus, qui n’ont pas bougé le petit doigt. C’était la 25ème heure au ciel comme sur terre.

 Louise