L’assassinat à Jérusalem de deux policiers druzes à Jérusalem, dans un attentat commis par trois jeunes arabes israéliens d’Oum El Fahm, a remis au-devant de l’actualité cette communauté discrète, très impliquée dans la vie israélienne.

La compréhension du conflit israélo-palestinien passe par la connaissance des populations qui composent l’État d’Israël. Les minorités sont importantes et jouent souvent un rôle primordial au sein de la communauté israélienne.

Les Druzes ont participé à la guerre d’Indépendance d’Israël et ont contribué à la victoire contre les armées arabes.

Les Druzes, professant une religion musulmane hétérodoxe, sont installés au sud du Liban (350.000), au sud de la Syrie (700.000) dans le djebel Druze et au nord d’Israël en Galilée (120.000).

Leur religion, fondée sur l’initiation philosophique, est considérée comme une branche ismaélienne du courant musulman du chiisme.

Mais cette secte, ayant abandonné certains préceptes islamiques, s’est transformée en religion à part en se distinguant des autres musulmans avec lesquels les relations sont souvent houleuses.

Leur doctrine est dérivée de l’ismaélisme et constitue une synthèse du mysticisme musulman et de la pensée coranique. Courant monothéiste par excellence, il insiste sur l’unité absolue de Dieu.

La religion, qui ne comporte ni liturgie et ni lieux de culte, reste très secrète et n’est révélée aux fidèles qu’après divers degrés d’initiation. Cette discrétion était imposée en raison des exactions qu’on subies les membres de cette communauté de la part des autres musulmans et même des chrétiens.

De simples locaux abritent les lieux de prière, sans minaret, sans fioritures ni décorations murales et il n’existe aucune hiérarchie religieuse parmi les imams.

Les Druzes, rejetant la charia et les obligations rituelles qui en découlent comme le jeun du ramadan, sont devenus suspects à la fois aux yeux des chiites que des sunnites.

Bien que ces petites communautés soient disséminées autour de plusieurs frontières, elles représentent une société écoutée par les gouvernements dont ils dépendent.

Leur propension à la révolte et leur esprit d’indépendance leur permet de constituer un groupe de pression efficace.

Les chefs des villages druzes des victimes, Marar et Hurfeish dans le nord d’Israël, ont été éprouvés par la mort des leurs mais cela n’atteint en rien leurs convictions sur la mission confiée à toute sa communauté.

Ils ont déclaré sans aucune ambiguïté que «notre village a malheureusement donné un grand nombre de ses fils pour la sécurité de l’État d’Israël.

Même s’il y a parfois chez nous des controverses avec les autorités, en raison de certaines discriminations, nous continuerons à nous engager dans les rangs de Tsahal et à apporter notre contribution à l’Etat dans lequel nous vivons et nous prions pour sa pérennité».

Pour comprendre l’état d’esprit des Druzes dont le nationalisme pro-israélien est souvent exacerbé et analyser leur comportement comme minorité dans le paysage d’Israël, Tsahal nous avait autorisés à interroger, en exclusivité, le lieutenant-colonel druze Safwan, 41 ans, qui avait accepté librement de répondre à nos questions.

Les Druzes, qui sont citoyens israéliens servent dans l’armée au titre du service militaire légal ou en tant que soldats de carrière. Safwan, m’avait reçu dans sa base de Galilée qu’il commande en temps de paix tout en étant à la tête d’un régiment de réservistes en période de guerre. Nous reproduisons cette interview qui reste totalement d’actualité.

Votre religion est peu connue en Europe.

Les Druzes ont fait scission avec l’islam en 1017 à partir d’Egypte pour se disperser ensuite dans différents pays car ils ont été alors persécutés.

Ils ont vécu dans une société fermée, réservée uniquement aux Druzes, surtout pour des raisons de sécurité. Notre religion se distingue des autres parce que les conversions ne sont pas admises et que la monogamie est exigée.

L’absence de prosélytisme nous rend pacifiques car nous voulons rester dans notre milieu sans chercher à faire venir à nous de nouveaux adeptes.

Nos religieux ne peuvent le devenir qu’après une longue période de probation, sorte d’examen, et après une enquête approfondie sur leur passé qui doit être irréprochable. A ce moment seulement, ils reçoivent les clefs secrètes de nos dogmes et de nos pratiques.

Comment expliquer votre nationalisme ?

Les Druzes sont installés dans plusieurs autres pays du Proche-Orient. Notre religion nous impose d’être fidèles, loyaux et reconnaissants envers le pays qui nous héberge. La règle est de ne pas couper la branche sur laquelle nous sommes et pour cela, nous devons nous intégrer sans cependant nous assimiler.

A l’opposé des Kurdes, nous n’avons aucune aspiration à créer un État druze et nous ne revendiquons aucun territoire. Nous tenons à être forts et notre doctrine nous impose de donner beaucoup de nous-mêmes à notre pays. C’est ce qui marque notre lien à Israël. Chaque Druze défend le pays où il vit.

Nous sommes très attachés à la notion de territoire et si vous nous en donnez un, nous le protègerons quoi qu’il nous en coûte. Cela explique pourquoi les Druzes s’engagent militairement pour défendre le Liban, la Syrie ou Israël.

Cela explique aussi pourquoi les Druzes du Golan, annexé par les Israéliens, restent attachés à leur appartenance à la Syrie, sans aucune motivation politique.

Quelles sont vos relations avec les Druzes des autres pays ?

Nous avons des relations avec les Druzes de Syrie et du Liban parce que nous avons des liens familiaux. A titre personnel d’ailleurs, je m’efforce de reconstituer l’origine de mes racines très éparpillées.

Nous sommes cependant autorisés, tous les ans, à rendre visite à nos familles de l’étranger car le maintien de ces relations est primordial pour nous. Nous espérons fortement être un pont menant à la paix entre les peuples qui se combattent sans interférer dans les propres préoccupations nationales.

Y a-t-il une discrimination à l’égard de votre communauté ?

Nous ne souffrons d’aucune discrimination car il n’est pas marqué sur mon front que je suis druze et mon physique ressemble à celui de l’israélien moyen. D’ailleurs ma femme ressemble à une italienne.

Mais les choses ont beaucoup évolué. En particulier, en 1987 quand je me suis engagé, j’ai été incorporé dans un régiment réservé aux Druzes.

Aujourd’hui, cela ne se fait plus. Les conscrits druzes sont intégrés dans tous les régiments, selon la spécialité qu’ils choisissent : fantassin, tankiste, pilote ou marin. Le temps a fait les choses et, nous avons à présent des généraux.

On vous accuse en Europe d’être les harkis d’Israël.

Je m’insurge en faux contre cette affirmation d’autant plus que je connais le problème qui a fait l’objet de ma thèse de maitrise de sciences politiques portant sur la guerre d’Algérie.

Contrairement aux harkis qui étaient des simples soldats, sans nationalité française, souvent enrôlés de force et commandés par des officiers français, moi je suis un colonel druze qui commande des Israéliens, juifs et non juifs sans distinction.

Comment êtes-vous perçus dans les villages arabes.

Il y a beaucoup d’idées fausses qui circulent à savoir, par exemple, que la police des frontières est uniquement constituée de Druzes parce qu’ils parlent l’arabe alors qu’elle comporte aussi des Russes et même des Français.

En revanche je comprends la situation du jeune arabe qui se présente aux frontières, face à un soldat qui parle sa langue.

Il est naturellement en droit de se poser la question de savoir pourquoi celui-ci a choisi le mauvais bord. Les Palestiniens sont des étrangers pour nous alors que nous avons à défendre nos intérêts et nos options nationales.

Nos enfants parlent presque sans accent parce qu’ils étudient dans les écoles israéliennes bien que nous ayons dans nos villages nos propres écoles.

Ils sont complétement assimilés dans le pays ; leur tenue ressemble à toutes les tenues des jeunes occidentaux mais, à l’exception des religieuses en forte minorité qui portent un petit voile, les autres préfèrent le jeans.

Quelles sont les activités des druzes en dehors de l’armée ?

Dans les années 1960, les Druzes étaient essentiellement des agriculteurs et à 5% des militaires. Aujourd’hui, 30% des Druzes travaillent dans la défense nationale, 30% dans les professions libérales et le reste dans les services et l’agriculture.

Et votre représentation dans les institutions politiques ?

Nous avons des députés druzes et même un ministre de la communication. Nous représentons 1,5% de la population totale donc, de ce point de vue, nous n’avons pas à nous plaindre.

Israël est un pays qui est aussi bien le nôtre que celui des Juifs. Nous avons des consuls et des ambassadeurs druzes à l’étranger.

Pourquoi beaucoup de Druzes s’enrôlent dans l’armée ?

Notre conviction est que nous voulons et nous devons êtres forts pour nous défendre parce que l’histoire de notre persécution nous l’impose. Par ailleurs l’officier a une image de marque très importante dans notre communauté, qui symbolise la force.

Certes, depuis quelques années, les ingénieurs high-tech ont supplanté les soldats dans cette vision et la carrière militaire est abandonnée au profit des industries.

L’officier a un statut social élevé chez nous, il inspire le respect et la fierté de nos parents et il est un gage pour notre sécurité car nous avons toujours à l’esprit que nous pouvons à nouveau être persécutés. L’armée est l’endroit où la réussite personnelle peut s’affirmer au mieux.

Pourquoi vivez-vous entre vous, dans des villages druzes ?

Il faut d’abord rappeler que, dans l’Histoire, nous avons été toujours persécutés par les autres musulmans et cela explique que nos villages ont été construits au sommet de collines ou de montagnes, comme Daliat Hacarmel. Mais, par ailleurs, nous devons nous retrouver et sauvegarder nos traditions.

Nous sommes très sensibles au culte de la famille et des parents et nous avons besoin de cette proximité, sans pour cela être accusés de créer une ségrégation. Dans nos villages, nous sommes proches de nos lieux de culte et comme vous ne l’ignorez pas, nous tenons à nous marier entre nous.

Il est rare qu’un ou une Druze n’épouse pas quelqu’un de sa communauté. Ceux qui vont vivre temporairement dans les villes, pour suivre des études ou pour y travailler, reviennent toujours s’installer dans leur village pour y retrouver une protection morale et physique. Mais nous n’oublions jamais d’où nous venons.

Cet entretien nous a permis de comprendre pourquoi les Druzes du Liban ou de Syrie n’ont aucune sympathie pour Israël puisqu’ils défendent les intérêts de leur pays sans référence à leur communauté ailleurs. En fait, ils n’agissent pas au nom d’une appartenance à une même communauté, comme les Juifs par exemple, mais en tant que nationalistes chargés de soutenir leur pays respectif même si des membres de leurs familles combattent par ailleurs aux côtés des Juifs.

https://benillouche.blogspot.co.il/2017/07/les-druzes-en-israel.html