Le califat universel

Le Califat n’est pas une lubie d’extrémiste exalté, pas plus que son arme confessionnelle, le djihâd, n’est un appel anachronique déconnecté de l’islam contemporain.

Ces deux outils d’expansion de l’islam ont été plusieurs fois utilisés au siècle dernier et s’inscrivent dans une suite logique d’événements historiques et de revendications identitaires et religieuses.

En créant le califat du EIIL, Abou Bakr al-Baghdadi se réfère au califat des omeyyades considéré comme l’âge d’or du monde arabo-musulman (les turcs se référent à Souleyman le magnifique).

La dynastie des omeyyades a dessiné les frontières du monde musulman tel que nous le connaissons aujourd’hui. En moins d’un siècle l’état islamique s’est étendu de la péninsule arabique au sud de l’Europe.

Ce succès fulgurant a construit le mythe d’un dieu conquérant auquel rien ne résiste : « Allah Akbar« . A titre de comparaison, la chrétienté a mis plus de trois siècles pour arriver à un tel résultat, il n’est donc pas étonnant de voir des extrémistes de tous poils se réclamer de ce califat.

Abou Bakr al-Baghdadi n’est d’ailleurs pas le premier chef de guerre musulman à avoir poursuivi ce rêve.

En 1915, Hussein ben Ali, chérif de La Mecque, rendu célèbre au cinéma par Omar Sharif dans le film Lawrence d’Arabie, négocie avec l’empire britannique son soutien contre l’ensemble des territoires libérés par les turcs.

David Lean le réalisateur du film dresse un tableau romantique des révoltes Arabe contre l’empire Ottoman. Mais l’objectif de Hussein ben Ali est bien de reconstituer un califat autour des lieux saints de l’islam.

Tenus par les accords Sykes-Picot, les britanniques ne lui donnent pas satisfaction ce qui se traduit par la création de 4 royaumes indépendants qui reprennent vaguement les frontières du monde préislamique : Syrie, Irak, Transjordanie, Hedjaz.

Le statut de la Palestine reste en suspens, la SDN ayant donné mandat aux britanniques pour y créer un foyer national juif (de la Méditerranée à la rive droite du Jourdain).

Bien que Hussein ait été nommé roi du Hedjaz, ce découpage ne satisfait pas les forces arabes ayant participé aux révoltes. Hussein rêve de restaurer le califat laissé moribond par un empire ottoman en décomposition et ses fils prônent pour un grand état nation.

L’idée d’un grand État-nation se popularise. A cette époque, l’identité arabe prévaut sur le nationalisme d’État. On parle alors de « nationalisme arabe ». Ce grand État revêt les avantages d’un califat, qui se substitue à toutes les frontières précédant les conquêtes arabes, sans les contraintes religieuses qu’il impose.

En 1924, Mustapha Kemal (très hostile à l’islam) annonce l’abolition du califat turc, Hussein se proclame aussitôt calife. Il croit pouvoir imposer son leadership spirituel sur le monde musulman pour trois raisons.

Un, il est descendant du prophète ce qui lui donne une forte légitimité. Deux, il est le héros des révoltes arabes. Trois, il jouit de l’amitié de Lawrence et du soutien des forces armées britanniques.

En réalité, il commet là une grande imprudence. En effet, il n’a pas pris le temps de se débarrasser de l’une des plus puissantes familles de la région.

Les Sa’oud, originaires de Riyadh, lui disputent le contrôle des lieux saints depuis de longues années. Ils ont régné sur la région au XVIIIème siècle et de nombreuses tribus leurs sont restées fidèles.

De plus, Ibn Sa’oud le chef de famille (futur roi d’Arabie Saoudite) entretient également des liens avec les Britanniques. Ces derniers choisissent de rester neutre.

Hussein est rapidement destitué.

Le califat est au cœur du monde musulman. La fonction est créée à la mort de Mahomet pour assurer la continuité spirituelle et temporelle de l’islam. Les conditions d’accès à la fonction sont draconiennes.

L’appartenance à la tribu, les valeurs morales et les connaissances religieuses sont indissociables de la fonction. Le calife symbolise l’unité des croyants (la Oumma : communauté) or l’alliance de Hussein avec une puissance étrangère le rend illégitime à ce titre.

La famille Sa’oud est à l’origine du wahhabisme un mouvement religieux très conservateur qui prône un retour à l’islam du prophète. A ce titre, Ibn Sa’oud s’est allié aux tribus les plus fanatisées de la région.

Une fois armées, elles sont devenues des milices (les Ikhwân) chargées de faire respecter la loi coranique. C’est à la tête de ces tribus que Ibn Sa’oud entre dans la Mecque.

Ibn Sa’oud ne commet pas l’imprudence de son prédécesseur, il ne s’intéresse pas à la fonction califale. Le califat tombe en désuétude.

Si le califat a disparu son esprit demeure dans le monde arabe, son prestige, son fort pouvoir fédérateur, restent des arguments de propagande redoutables pour les intégristes.

C’est pourquoi de nombreux mouvements islamiques appellent à son rétablissement parmi lesquels les frères musulmans et, désormais, l’Etat islamique.

Il serait injuste d’évoquer les omeyyades sans parler des abbassides. Si le califat des omeyyades est marqué par son expansionnisme rapide avec les exactions que cela suppose, le califat des abbassides est porté par une volonté pacificatrice et un enrichissement culturel.

A Bagdad, capitale du califat abbasside, le calife Al-Ma’mūn s’illustre par sa volonté de rationaliser l’islam :
« J’ai vu en rêve un homme assis dans la posture des sages, j’ai lui demandé « qui es-tu ? », il m’a répondu « Aristote le Sage ».

Le philosophe aristotélicien Averroès aura la même démarche. Ces idées éveilleront la conscience occidentale jusqu’à l’ère des lumières.
Mais là encore, en terre d’islam, les graines ne germent pas. Ces volontés émancipatrices ont vite été rejetées, puis réprimées ramenant le croyant à la parole originale du prophète, au respect stricto sensu des textes sacrés.

L’histoire de l’islam est balayée par ces périodes d’enfermement moyenâgeux et d’éveil aux cultures extérieures.

On assiste aujourd’hui à un soubresaut de ce phénomène avec l’émergence du salafisme. Rappelons que le salafisme est une école dont la doctrine est par définition politico-religieuse soit l’inverse de la laïcité, ce qui la rend totalement incompatible avec la république. Est-ce un phénomène éphémère, une sorte d’effet de mode, ou une évolution pérenne avec laquelle la société va devoir s’adapter ?

Difficile à dire d’autant que ce phénomène n’est pas spontané, il est le fruit d’une politique orchestrée, il est l’émanation du wahhabisme saoudien. Ibn Sa’oud, sur le modèle ses ancêtres, doit sa fortune à l’aide spirituelle et financière qu’il a apporté aux mouvements intégristes de l’islam.

Si le califat sous sa forme sacerdotale est enterré, on peut se demander si son prosélytisme ne se perpétue pas au travers des agissements de l’actuelle Arabie Saoudite qui finance encore et toujours ces mouvements.

La victoire de la famille Sa’oud sur la famille hachémite, le non-interventionisme britannique dans ce conflit aura eu cette conséquence néfaste.

Fin de la première partie.

Deuxième partie : La passion du djihâd