Les dhimmis de la République française

Le 23 septembre dernier, lors du débat de la primaire sociale-démocrate, Ségolène Royal a souhaité entendre davantage de voix juives et israéliennes condamner le gouvernement israélien, profitant de l’occasion pour qualifier de « génocide » le drame qui secoue Gaza depuis les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023. Cela pourrait, selon elle, aider à freiner l’antisémitisme. Il ne s’agit pas d’une injonction, a-t-elle précisé. C’est donc un conseil. Je le prends comme tel et, en client consciencieux, je voudrais savoir jusqu’où il m’engage.
Admettons que je condamne publiquement Netanyahou et son gang. Vous voyez, je suis très vite le conseil. Que des millions de Juifs à travers le monde se lèvent contre ce gouvernement, au nom d’un autre Israël ou de leurs valeurs, j’en aurais été ravi, et probablement davantage qu’elle. Mais ce qu’un Juif français exprime ou fait ne regarde que lui, n’en déplaise à Ségolène Royal, et son droit à la sécurité doit demeurer intact.
Admettons maintenant que, malgré cette dénonciation massive, l’antisémitisme islamiste, d’extrême droite et de la gauche radicale persiste. L’hypothèse ne demanderait pas un gros effort d’imagination. Que me conseillera-t-on ensuite ? De prendre mes distances avec le sionisme ? C’est noté. De contester l’existence d’Israël ? De scander « de la Rivière à la Mer » ?
Ce conseil de Ségolène Royal est d’abord inutile. Aux yeux de celui qui frappe, un Juif qui condamne Israël reste un Juif. Autre temps, autre contexte, mais c’est un exemple symbolique de l’histoire juive : Marc Bloch, entré au Panthéon cette année, avait fait la guerre de 14, repris librement l’uniforme en 1939 à 53 ans, et consacré sa vie à comprendre la France, ses rois thaumaturges, ses défaites, etc. Il n’était ni sioniste, ni Juif pratiquant. Cela n’a pas empêché Vichy de le chasser de l’université en 1940. Deux guerres pour la France n’ont valu à Marc Bloch aucune dispense du peloton d’exécution.
A l’évidence, Ségolène Royal prend le prétexte pour la cause. Le gouvernement israélien n’est pas, pour l’essentiel, ce qui fait progresser la haine des Juifs ; c’est cette haine qui a trouvé à Gaza de quoi s’exprimer plus librement, avec la souffrance des Palestiniens pour alibi planétaire. Etant entendu qu’on peut soutenir les Palestiniens, et ardemment, sans l’ombre d’une pensée antisémite, et c’est le cas de la plupart de ceux qui le font. Mais marteler partout qu’Israël commet un génocide, ce qui est pour le moins discutable, n’a jamais calmé personne. Cela échauffe les esprits. Et ceux qui haïssent les Juifs y trouvent une caution morale inespérée.
L’appel de Ségolène Royal est ensuite injuste. La Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme du 25 mars 2021, qui n’a pas franchement été rédigée par des amis d’Israël, refuse par exemple de qualifier d’antisémites la critique du sionisme ou le boycott d’Israël, qu’elle range parmi les « formes courantes et non violentes de protestation politique ». Voilà qui devrait plaire à Ségolène Royal. Mais la Déclaration tient pour antisémite le fait de « demander à des personnes, parce qu’elles sont juives, de condamner publiquement Israël ou le sionisme ». Certes, Ségolène Royal s’est défendue de toute injonction, mais ce n’est qu’une précaution de langage.
Ce que me propose Ségolène Royal ressemble surtout à un statut : celui de la dhimma, cette protection que certains régimes musulmans accordaient aux Juifs et aux chrétiens en contrepartie d’obligations particulières et d’un rang inférieur. Ainsi, dénoncez le gouvernement israélien, et vous serez moins ciblés en France. Le Juif devrait en résumé être discret quand il porte une kippa, et ostensible (et outrancier si possible) lorsqu’il condamne Israël. Je dois me cacher et me montrer à la fois. Drôle de liberté.
Nous voici, dans certains milieux, devenus les marranes du sionisme : attachés, dans l’intimité, à l’existence d’Israël, mais contraints de taire cet attachement, parfois même de le désavouer publiquement, sous peine d’ostracisme professionnel, de rupture amicale ou d’exclusion des cercles intellectuels et culturels les plus prestigieux d’Occident.
Ce conseil est enfin révélateur d’un étonnant ciblage. Mes amis de gauche refusent à juste titre d’assigner un individu à résidence politique au nom de son gouvernement : personne ne demande à un footballeur iranien de condamner les mollahs avant d’entrer sur le terrain, ni à un peintre chinois de désavouer Pékin. Et pourtant, on le demande à un Juif. Pas seulement à un Israélien : à un Français, au sujet d’un gouvernement étranger. Voilà un universalisme bien particulariste lorsqu’il s’agit des Juifs.
Preuve en est actuellement (et la liste serait interminable) : en Belgique, le chef d’orchestre israélien Lahav Shani, publiquement opposé à la guerre à Gaza, a vu son concert annulé à Gand ; certains réclament aujourd’hui sa déprogrammation à Bruxelles, où il doit diriger en novembre le Philharmonique de Munich. Il ne représente donc aucune institution israélienne. Mais on lui reproche notamment d’avoir joué en hommage aux victimes du 7 octobre et aux otages ! La campagne est portée par la Hind Rajab Foundation, dont le cofondateur, Dyab Abou Jahjah, a lui-même déclaré avoir rejoint le Hezbollah dans sa jeunesse et, selon l’ADL, tenu des propos justifiant les attaques du 7 octobre. Le chef d’orchestre qui pleure les otages se retrouve boycotté par ceux qui justifient leur enlèvement. C’est de l’israélophobie. Condamner Netanyahou ne suffit donc pas : il faudrait encore ne pas être israélien.
Pendant ce temps, autre contre-exemple caricatural, le Festival international du film de la mer Rouge, à Djeddah, accueille chaque année le gratin du cinéma mondial en Arabie saoudite, un pays que des experts de l’ONU accusent de crimes de guerre au Yémen, dont les gardes-frontières auraient, selon Human Rights Watch, tué des centaines de migrants, qui viole très gravement la quasi-totalité des libertés fondamentales de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et pratique la discrimination institutionnelle. On n’y a évidemment guère entendu le souffle d’un appel au boycott.
Ultra-humanistes vis-à-vis d’Israël, complaisants ailleurs.
On l’aura compris, la désolidarisation requise envers le gouvernement israélien n’est évidemment qu’un prétexte : c’est le lien des Juifs avec Israël qu’on vise.
A gauche, en France, chez mes supposés camarades, je peine à entendre ceux qui dénoncent ce traitement.
Lorsque Ségolène Royal conseille aux Juifs de faire un geste, je lui rétorque qu’il existait un autre conseil : inviter les Français non juifs à porter publiquement, un jour, une étoile de David, simplement pour dire à leurs voisins juifs qu’ils n’ont pas à se cacher. Mais cela demanderait du courage.
Les Juifs de France n’ont nul besoin des leçons de ces faux amis qui, avec un paternalisme aux relents coloniaux, prétendent dicter à une minorité ce qu’elle doit penser, ce qu’elle doit taire et les conditions auxquelles elle mérite d’être protégée. Nous résisterons à l’antisémitisme et nous resterons en France.
Je n’ai pas à condamner publiquement le gouvernement israélien à chaque occasion pour mériter votre solidarité, surtout pas aujourd’hui, alors que des artistes, des universitaires et des sportifs israéliens sont visés par des appels au boycott en raison de leur seule nationalité. Et si cette solidarité est conditionnée en réalité à la répudiation de mon attachement à Israël, alors gardez-la.
