Conte (presque) imaginaire par Jacques BENILLOUCHE

Le port de Tunis grouillait de monde en ce mois de décembre 1961. Le départ du bateau pour Marseille avait été annoncé pour la soirée mais les passagers avaient tenu à anticiper l’embarquement pour éviter une affluence inaccoutumée.

La période s’étalant entre Noël et Jour de l’An était certes propice pour un départ en vacances mais la réalité était plus rude et, dans une certaine mesure, plus dramatique. La guerre franco-tunisienne de Bizerte, en juillet, suivie de l’intoxication manigancée et mise en scène par les agents du Mossad, avait conduit la grande majorité des juifs de Tunisie à quitter précipitamment le pays où ils avaient pris racine durant plusieurs générations.

Départ précipité

La décision était d’autant plus critique que les autorités tunisiennes n’autorisaient l’embarcation qu’avec les seuls effets personnels ou les quelques menus bijoux patiemment économisés au long d’une vie souvent étriquée. Les Juifs n’étaient pas en danger de mort en Tunisie mais la situation pouvait devenir critique, disait-on, sans que l’on sache précisément comment identifier le «on».

Il fallait beaucoup de courage aux émigrés pour prendre la décision douloureuse de tout quitter, la terre natale et les souvenirs, la famille et la boutique, de tout abandonner sur la foi d’une rumeur et de se diriger vers l’inconnu, cet inconnu dont les délices avaient été vantés et qui représentait la destination espérée de tout Juif depuis des millénaires. Israël sonnait pour eux comme la cloche du bonheur, comme le havre de paix où ils allaient enfin pouvoir planter définitivement leur tente après tant d’années d’exil parsemées de joies et de pleurs.

Le chef de famille était moins préoccupé par les cartons bourrés des souvenirs des années d’insouciance plutôt que par l’excitation de ses trois garnements, dont l’aîné jouait déjà au chef de clan à l’âge de six ans. Le premier de la lignée, Claude, avait déjà ce sentiment indéfinissable qui lui donnait le sens des responsabilités et, tel un chien de berger, il ramenait à la meute l’un de ses frères égaré, fatigué d’attendre dans un lieu inhabituel.

Fin de l’exil

L’installation en Israël ne fut pas aisée pour une famille qui se considérait bourgeoise en Tunisie alors que cette aisance était toute relative. Mais elle devait aller au bout de ses convictions et, pour cela, se contenter d’un deux pièces à Holon, à six, bien que ceux qui les avaient précédés, au lendemain de l’Indépendance, avaient seulement bénéficié de l’avantage d’une baraque de bois, comme de lieu de transfert, en attendant les jours meilleurs programmés par les bureaucrates.

Pour meubles, les cartons, entreposés au gré de l’espace, remplis des objets nécessaires à la vie de tous les jours et sauvés du regard terrible des douaniers tunisiens, servaient à la fois de table de nuit, de bibliothèque, de support de jeux, de tables de repas et souvent de sièges d’appoint.

Une sorte de camping de luxe s’insérait dans le quotidien de la famille G. dans l’attente des jours meilleurs et de la grâce du Protecteur. Cette petite nichée vivait cependant dans une chaleur humaine dont peu de riches pouvaient se prévaloir. L’argent n’achetait pas tout et ne réglait certainement rien. Seule la tendresse d’une mère courageuse pouvait compenser l’absence de biens matériels, souvent inutiles, pour se prévaloir d’un réel bonheur.

Pourim israélien

Le premier Pourim en Israël devait se fêter dans les règles, comme à Tunis, par tradition certes, mais surtout pour raviver les souvenirs du temps d’une certaine vie insouciante. Les enfants seraient ce jour-là les rois, même si la vie était parfois, et par la force des choses, difficile. La famille avait pris l’initiative d’inviter tous les nouveaux petits amis de l’école primaire pour fêter, ensemble, cette première fête en Terre promise. Les déguisements étaient de rigueur et quelques chiffons bien ordonnancés devaient travestir ceux qui allaient régner durant une journée inoubliable. Yossi, Rami, Ilan, les amis intimes et tous les petits voisins avaient reçu leur carton d’invitation manuscrit selon le protocole établi.

Le thème était laissé à la liberté des invités mais les hôtes avaient d’office choisi l’apparat des gâteaux tunisiens. Les oreilles d’Aman, gâteaux aux formes originales ressemblant à un chapeau, celui du vizir d’Aman, symbolisaient la coutume de couper les oreilles des criminels.

Mais un Pourim à la mode tunisienne ne se concevait pas sans les makrouds et yoyos au miel, les roses feuilletées et les bricks fourrées à la pâte d’amande. Les sucreries devaient rappeler le souvenir doux du pays natal abandonné. Pour une fois, la famille ne compterait pas les lires israéliennes et, dès quinze heures, la fête devait exploser dans un bonheur partagé.

Gâteaux et miel

Cependant, à seize heures personne ne s’était encore présenté tandis que les enfants G. avaient du mal à contrôler leurs petites mains qui effleuraient la couche de miel des gâteaux aux amandes ; mais l’éducation stricte qu’ils avaient reçue leur imposait une dose anormale de patience.

Mandaté par sa mère pour s’enquérir de l’absence inexpliquée de ses petits amis, Claude revenait bredouille de sa démarche.

– Et alors ?

– Ils ne viendront pas, lança t-il en gardant le contrôle d’un visage impassible. Il était bien trop fier pour pleurnicher ou pour exprimer une certaine déception.

– Même Yossi, ton meilleur ami et pourquoi ?

– Il m’a dit qu’il ne voulait pas venir dans une maison où il n’y avait que des cartons.

Nasdaq

Le président de la société israélienne cotée à la bourse de New-York était débordé mais il gardait le calme qu’il savait maîtriser de tout temps. N’était-il pas officier de réserve de Tsahal ? La presse, qui tenait à l’interviewer, était plus coriace que les ennemis qu’il avait eus à affronter sur le front pendant la guerre. Il n’était nullement impressionné par l’annonce, parue dans le plus grand journal économique des États-Unis, informant les lecteurs de la réussite d’une minuscule start-up israélienne.

Elle constituait la prise de guerre de l’année avec ses centaines de millions de dollars déversés à pleines mains. Le petit Poucet, joyau du high-tech israélien, défiait alors les grands des télécommunications et son président offrait son sourire sur plusieurs colonnes de tous les journaux du monde. Il comptait parmi les dirigeants les plus méritants et les plus fortunés de l’année.

–  Monsieur le Président, s’excusa la secrétaire, ce monsieur insiste. Il dit qu’il est votre ami d’enfance Yossi. Il tient personnellement à vous féliciter.

– Faites-le entrer.

D’un pas hésitant, l’invité observait autour de lui l’originalité des meubles qui avaient été conçus par un grand styliste à la demande spécifique du président.

– Comment vas-tu Claude ? Félicitations pour ta réussite et ta promotion. Justement si tu avais besoin de collaborateur, je suis ton homme. Mais je tenais d’abord à te féliciter pour le goût de tes meubles originaux new-look. Ils ont été conçus sous une forme originale, comme des cartons de déménageurs.

– Tu te souviens des miens à Holon ?

– Je ne vois pas de quoi tu parles ?

– Eh bien grâce à toi, tu m’as donné le goût du combat. Depuis ce jour triste de Pourim, je voulais que ma réussite, si elle avait lieu, soit dorénavant symbolisée dans mes bureaux par tout ce qui pourrait ressembler à des cartons de déménagement. Les chaises et les tables de réunions, et même mon bureau, rappelleraient les cartons que ma mère avait admirablement décorés pour nous servir de meubles, de bibliothèques et de sièges quand nous étions dans le besoin. Cela m’imposera ainsi de ne pas oublier d’où je viens, même si l’argent ne me manque plus.

Mais de ces souvenirs, un seul me hante toujours et encore, l’absence de mes amis à mon premier Pourim en Israël, dans ma maison pleine de cartons, parce que je n’étais qu’un petit Tunisien face à ceux qui étaient censés mieux représenter la civilisation.