Cette semaine, un comité ad hoc de l’UNESCO réuni à Addis Abeba (capitale de l’Ethiopie) a désigné, parmi neuf candidatures retenues, la culture de la bière en Belgique et la rumba cubaine comme appartenant désormais au « patrimoine culturel immatériel de l’humanité ».

Cette notion a été définie par une Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’humanité qui s’est réunie sous l’égide de l’UNESCO le 17 octobre 2003.

En voici les termes : « On entend par patrimoine culturel immatériel les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. Aux fins de la présente Convention, seul sera pris en considération le patrimoine culturel immatériel conforme aux instruments internationaux existants relatifs aux droits de l’homme, ainsi qu’à l’exigence du respect mutuel entre communautés, groupes et individus, et d’un développement durable. »

Parmi les nombreuses richesses culturelles retenues par l’UNESCO depuis 2008, citons en vrac le fado portugais, le théâtre d’ombres chinoises, le musée vivant du fandango brésilien, le flamenco espagnol, le repas gastronomique français, le carnaval de Granville, le théâtre sanscrit indien, la fête des Vignerons de Vevey (Suisse).

Il faut savoir qu’une candidature a également été déposée pour inscrire au patrimoine immatériel de l’humanité le Pourim Shpil [1] par un Collectif composé de nombreuses associations dont le centre Medem, le cercle Bernard Lazare, le Farband, la maison de la Culture yiddish, Al Syete, Aki Estamos, etc.

Tout cela est bel et bon. Alors pourquoi, me direz-vous, le titre ironico-inquiet de votre chronique ? Peut-être parce que l’UNESCO, agence de l’ONU, nous a causé de nombreuses déconvenues (le mot est faible) depuis 1975, date à laquelle elle refusait d’attribuer une place parmi les nations à travers les continents d’Europe ou d’Asie à l’Etat d’Israël.

Depuis, et jusqu’à tout récemment, cette organisation, à vocation essentiellement culturelle, a laissé le politique l’envahir au point d’en perdre toute crédibilité.

De surcroît, elle a assisté impuissante et muette à la destruction de sites appartenant au patrimoine culturel mondial de l’humanité.

Je pense bien sûr aux statues ou édifices religieux de Bamyan et de Tombouctou. Certes l’UNESCO n’est pas habilitée à intervenir militairement sur les lieux profanés ; du moins pourrait-elle protester et condamner des actes d’un autre âge perpétrés par des bandes dont les membres appartiennent à des nations représentées en son sein.

Mais, ajouterez-vous malicieusement, le patrimoine immatériel ne court pas les mêmes risques de dégradation ou de destruction que le patrimoine architectural ou paysager !

Eh bien, je m’inscris en faux contre cette certitude. Si des hommes sont capables de s’en prendre à des pierres ou à des sites, ils le sont aussi de s’en prendre à des coutumes et traditions qu’ils ne reconnaissent pas.

Et puisque l’UNESCO – gangrénée par l’influence grandissante des pays pétroliers qui y siègent – ne peut empêcher certaines exactions, pourquoi ne céderait-elle pas devant de nouveaux dictats en matière religieuse ?

Qui sait si demain, une motion ne sera pas votée pour condamner la culture de la bière belge au prétexte qu’il s’agit d’alcool que, soi-disant, le Coran interdit ? Qui sait si certains tenants d’une pruderie tartuffesque ne s’offenseront pas de ce que la rumba cubaine soit une danse sensuelle pratiquée par des couples trop dénudés ?

Et si on ose leur parler à ce sujet de culture, ils diront peut-être comme un personnage d’une pièce de Hanns Johst (Schlageter) : Wenn ich Kultur höre… entsichere ich meinen Browning ! (Quand j’entends le mot culture… j’arme mon Browning !), célèbre réplique attribuée plus tard à Goering, Goebbels et von Schirach, tous dignitaires du IIIème Reich.

À partir du moment où toute expression culturelle est soumise au crible du fanatisme religieux, il n’y a plus de limites. Je pense aux « repentirs » en peinture ou sculpture (des modifications dictées par la pudeur) que le Vatican imposa à certaines œuvres, notamment le plafond de la chapelle Sixtine pour « habiller » les nus de Michel-Ange.

A partir du moment où une génération peut gommer l’œuvre de la génération précédente, un peuple nier toute valeur et légitimité à la culture d’un autre peuple, des chefs religieux autoproclamés s’ériger en juges des pensées ou écrits d’autres humains, le patrimoine culturel de l’humanité est en péril.

A partir du moment où des actes de barbarie exécutés contre les manifestations de la religion, de l’éducation, des traditions d’un peuple ne suscitent pas une indignation et réaction immédiates et universelles, il y a danger pour l’Homme et pour son devenir.

Suis-je exagérément pessimiste ? Je ne le crois pas car j’ai en tête les images des bûchers de livres du régime nazi, les synagogues brûlées et, plus récemment, celles d’hommes ou de femmes emprisonnés pour des motifs culturels ou politiques, de destructions d’églises des Chrétiens d’Orient.

La liste serait longue et devrait englober, outre les profanations de Bamyan ou de Tombouctou, la négation de l’histoire concernant le lien entre Jérusalem et le peuple juif.

Tous ces actes ou résolutions n’ont d’autre but que le refus aveugle et répété des créations de l’esprit humain à la gloire de ses croyances ou coutumes fondamentales. Si ce droit est contesté et bafoué, tout devient hélas possible. En un temps où le respect et la place faite aux minorités est de mise, il faut rester vigilant  face aux débordements de certaines autres minorités qui empoisonnent notre quotidien, semant l’effroi et la souffrance.

La parasha Toledoth que nous avons lue la semaine dernière nous rappelle l’importance de la transmission du patrimoine religieux et culturel aux générations qui nous suivent. Toledoth תולדות, ce sont les engendrements, mais aussi l’Histoire.

Nous construisons de nos mains cette dernière. Veillons à ce que la bière (avec modération!), la rumba ou le carnaval, comme plus tard le Pourim Shpil, restent pour l’humanité source de joies et non crainte de leur disparition.

Daniel Farhi.

[1] Il s’agit de toutes les manifestations populaires juives autour de la fête de Pourim.