Cette semaine encore, l’actualité nous a appris que treize « migrants », puisque c’est ainsi qu’on les désigne, on été blessés (dont quatre par balle) dans la région de Calais, suite à des bagarres entre groupes de différentes nationalités. Le parquet a fait savoir à l’AFP que le pronostic vital des blessés par balle est engagé.

L’une de ces rixes s’est déroulée près du centre hospitalier de Calais, boulevard des Justes (ça ne s’invente pas !), à proximité d’un lieu de distribution de repas ; l’autre à Marck-en-Calaisis près du centre de logistique Trasmarck (plate-forme du fret européen créée à la suite de la construction du tunnel sous la Manche). Un travailleur humanitaire sur place a déclaré que la situation est « plus que tendue » à Calais, et qu’une « très grosse opération de destruction des abris » avait eu lieu dans la matinée.

Voilà pour les faits. Ils sont hélas d’une banalité effrayante. N’allons pas croire que la destruction de la « jungle » de Calais a éteint les velléités de ces malheureux de gagner l’Angleterre, terre promise pour eux. Actuellement, nous bénéficions d’un hiver relativement doux, c’est-à-dire que les températures ne sont pas descendues au-dessous de zéro. Mais la pluie est tombée abondamment en ce mois de janvier, le plus arrosé depuis un demi-siècle.

Les abris sont précaires ; leurs occupants en sont régulièrement chassés. Comment ne pas comprendre que dans ces conditions inhumaines, des bagarres éclatent ? Cela me fait penser à ces animaux de laboratoire ou dans les zoos qui finissent par devenir enragés, et parfois se dévorent. Pour les animaux, des pétitions circulent parce que leur sort nous apitoie. Et pour les hommes ?

Bien sûr, des centaines de particuliers et d’associations se dévouent vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour venir en aide, tant au plan humain que politique, afin de soulager les souffrances de ces hommes, femmes et enfants qui ont traversé la Méditerranée dans des embarcations de fortune, ou marché, franchi des frontières et des obstacles naturels pour atteindre nos pays européens nantis.

Certains de nos concitoyens, bravant des lois édictées par nos sociétés européennes pour se protéger de cet afflux de miséreux chassés par des guerres et des tyrans impitoyables, accueillent des laissés pour compte de ces conflits au Moyen-Orient ou ailleurs.

Je pense aux propos injurieux récemment tenus par le président des États-Unis à l’adresse des ressortissants de certains pays qui viennent frapper aux portes de la nation la plus puissante et la plus riche du monde. Il posait la question devant une assemblée de législateurs : « Pourquoi les États-Unis autorisent-ils l’accueil de gens en provenance de ces « pays de m…e » ? » Étaient visés, les immigrants d’Afrique et d’Haïti.

Il suggéra que l’on admette plutôt les immigrants en provenance des pays du Nord, comme la Norvège. Mon ami Victor Kuperminc a traduit de l’anglais pour Tribune Juive du 15 janvier un article du Forward (anciennement The Jewish Daily Forward, créé en 1897) édité à New York et intitulé : « Quand les Juifs venaient de pays de m….. ».

L’auteur de l’article, Ben Sales, rappelle les termes employés par la haute Autorité de l’immigration aux États-Unis en 1924 : « Ils sont d’un niveau physique et mental très bas ; ils sont crasseux, ils sont d’un comportement dangereux. Ils sont non Américains. »

Cette même année, le Congrès avait approuvé un texte qui limitait drastiquement l’immigration en provenance du Sud et de l’Est de l’Europe. Une réponse aux sentiments xénophobes exprimés à travers le pays. Ben Sales poursuit en ces termes : « La note ne mentionnait pas les Juifs ; mais ils étaient visés. Selon les statistiques 120.000 juifs arrivèrent aux États- Unis en 1921. Après la promulgation de la loi, le chiffre tomba à 10.000.

Les journaux titrèrent : « L’Amérique ferme ses portes à l’immigration. » Le préjugé à l’égard des étrangers « indésirables » exista de nombreuses décennies avant la loi de 1924. Une communication présentée par le Sénateur Henry Cabot Lodge désignait « les Juifs, les Italiens et les Polonais comme « des races nuisibles au peuple américain. » Au pied de la statue de la Liberté, figure un poème d’Emma Lazarus (1849-1887), juive américaine, fille de Moses Lazarus et Esther Cardoso, sépharades d’origine portugaise. En voici la conclusion :

Garde, Vieux Monde, tes fastes d’un autre âge…  

Donne-moi tes pauvres, tes exténués,

Qui, en rangs pressés aspirent à vivre libres, 

Le rebut de tes rivages surpeuplés, envoie-les-moi,

Les déshérités que la tempête me les rapporte, 

De ma lumière, j’éclaire la Porte d’Or » 

Ben Sales ajoute : « Le poème d’Emma Lazarus, gravé sur le piédestal de la statue de la Liberté de New York, les qualifiait de « rebut ». La différence avec la tendance actuelle, c’est que ces conditions de vie étaient considérées comme une raison de les accepter, non de les refuser !

Je vous invite à transposer tout ce que je viens de rapporter des États-Unis à la France. N’est-ce pas une tentation que celle de jeter un regard, au mieux condescendant, au pire méprisant, voire haineux, sur ces nouveaux immigrés qu’on voudrait n’être que des migrants ?

Voyez comme, déjà, en Allemagne comme en France, on les rend responsables de toutes sortes de délinquances : sexuelle, violente, rapine, et bien sûr de vivre aux dépens de la société sans travailler, mais en profitant des avantages de la couverture sociale et de santé de notre trop généreux pays.

Vous savez bien celui-là même qui « n’a-pas-vocation-à-accueillir-toute-la- misère-du-monde » La formule est heureuse ; son application est consternante. Elle n’est à la hauteur, ni de nos traditions, ni de nos capacités réelles à accueillir ces nouveaux errants, comme la France a toujours su le faire avec générosité, hospitalité et universalisme.

Il faut d’urgence que nous extirpions de notre pensée l’idée qu’il y a de bons et de mauvais immigrants. Des immigrants utiles, donc bienvenus ; des immigrants inutiles, donc à chasser. La distinction entre exilés politiques et économiques devrait s’effacer devant les épreuves que cette « tourbe nombreuse » (en hébreu ערב רב, erev rav) dont nous parle le livre de l’Exode que nous lisons actuellement a supportées depuis son départ de son pays natal.

Franchement, quel homme, quelle femme, abandonnerait du jour au lendemain la terre de ses ancêtres pour se lancer dans une aventure hasardeuse, avec ses enfants, ses vieillards, au terme de laquelle les attendent une porte close, des autorités rébarbatives qui appliquent des règlements inhumains, la réprobation de la population locale ? Certains d’entre nous verraient d’un bon œil l’arrivée d’illustres (et de préférence fortunés) immigrants. Si c’est cela la fameuse « immigration choisie », elle n’est pas heureuse. 

Non pas que la France n’ait à se féliciter de les avoir accueillis en leur temps, mais parce que cette sélection (oh ! le vilain mot) serait indigne de nos valeurs fondamentales inscrites sur les murs de nos écoles et de nos bâtiments publics.

La France s’ennoblirait de rester la terre d’accueil qu’elle a été tout au long de son histoire, particulièrement au 20ème siècle, alors qu’elle était elle-même en proie à tant d’épreuves liées au deux guerres mondiales qu’elle a subies dans la chair de sa jeunesse tombée au combat, et sur son territoire longtemps occupé. Il n’y a pas de pays de m…. Il n’y a que des chefs politiques médiocres.