Holon le 4 avril,

Ma chère petite soeur,

Ce mercredi, Myriam, la belle libraire française de Tel Aviv m’organise ma première séance dédicace israélienne. J’ai laissé les livres en dépôt chez elle et elle m’a demandé de lui écrire une petite biographie pour annoncer la chose.

Une biographie. Et puis quoi encore ? Je suis qui, tu le sais, toi ? Par moments, je ne suis même pas sûre que j’existe. Ma Pauline péruvienne en attendant a adoré l’histoire. Je vais te la faire, moi, ta biographie m’a-t-elle dit. J’adore l’idée de ma petite globe trotter de fille racontant ma vie, à supposer que cette petite toute à son expérience andine réussisse à poser un instant ses lamas pour s’y coller.

En attendant j’ai gratté 3 phrases, mais sérieux, je me demande. Comment sait-on qui on est ?

Et d’ailleurs qu’est-ce qui fait qu’on est ce qu’on est ?

En général, si j’en crois les biographies connues, on est par ses rencontres, par ses voyages, même Kant, le philosophe, qui a justement ceci de remarquable qu’il s’est englué dans une petite routine heureuse et qu’il n’est jamais sorti de son chemin, sauf une première fois, pour aller s’acheter le dernier Rousseau et une seconde pour acheter le journal quand les Français ont fait leur Révolution. Comme quoi nos déplacements nous révèlent.

A ce jeu-là, je suis Marseille, Paris, Aubagne, Montpellier, Tel Aviv. Un peu léger. Les Goudes, les quais, les marais, le Garlaban et le Namal. Mieux. Callelongue, le Sacré-Cœur, Pagnol, Saint-Gély, Azour, Yaffo. Mieux encore.

Moi j’ai plutôt envie de croire qu’on est par ceux qu’on aime… Les gens, les grizzlys, les tortues, les lamas. Me voilà bien avancée.

Pendant ce temps, avant de gravir les Andes en Bolivie, tes neveux et leurs copains voyageurs d’après l’armée ont fait une virée de quelques jours dans la jungle amazonienne dans le genre plus rien ne nous impressionne et les photos qu’ils en ont envoyées sont je dois dire tout bonnement extraordinaires. Celles avec les crocodiles en particulier bien sûr ont fait fantasmer famille et amis au spectacle devant la folie douce de ces enfants partis à la découverte du monde pour s’éloigner de la frénésie des hommes.

Il y en a une où ils caressent un crocodile égaré sur la plage. J’ai demandé avec un bon rire de mère ashkénaze, le guide vous a raconté quand même la rapidité d’attaque hallucinante de ces animaux quand ils ne sont pas repus et sous contrôle ?

Quoi sous contrôle Maman, ce sont des crocodiles sauvages de la jungle.

Ha ha ha, oui, bien sûr, mais ils sont dans une réserve, ceux-là.

Quelle réserve ?

Mais… Mais… Le petit truc sur pilotis au milieu des marais où ils grouillent ?

Mais c’est la maison où nous avons habité pendant trois jours Maman. Tu as quand même remarqué les hamacs ?

Moi. Passablement hystérique : Les hamacs ? Quels hamacs ? Qui peut se vautrer dans un hamac au dessus d’un marigot infesté de crocodiles???

Et même la pensée que les enfants auxquels je m’adressais avaient à priori conservé tous leurs membres n’a pas pu empêcher ma voix de monter dans les aigus.

Pour tout te dire Maman, nous ne nous sommes pas posés tant de questions. Tout le monde y va, on y est allé…

Attends, attends, ôte-moi d’un doute, la photo où vous vous baignez, ce n’est pas là, dis-le moi, vous n’êtes pas totalement inconscients ?

Lucas ? (Ultrason)

Eh bien, c’est à dire que oui, c’est au même endroit, mais là, c’est le coin des dauphins roses. D’ailleurs tu vas rire, il y en a un qui a bouffé la go-pro de Laurent…

J’ai couiné : Des dauphins roses ? Vous avez fumé en plus ?

Mais non, c’est connu, ce sont des dauphins d’eau douce qu’on ne trouve qu’en Amazonie. Et là où ils sont, il n’y a pas de crocodiles.

Les dauphins font peur aux crocodiles ?

Non, en fait, ce sont les piranhas qui les éloignent.

En Bolivie, la raréfaction de l’oxygène sur les hauteurs crée des malaises terribles que les Indiens combattent depuis la nuit des temps en mâchant de la coca.

Après le coup des piranhas, je m’en serais bien fait une boulette. Quoi ? Il paraît que ça marche.

Pour en revenir à la biographie, ça nous donne pour les enfants jungle, piranhas, dauphins, crocodiles. Moustiques. Joli portrait.

Mais qui serait incomplet si on oublie les anges.

Parce que les piranhas, les dauphins et même les crocodiles ne font pas, mais alors pas du tout le poids face à la vraie rencontre de nos enfants lors de ces voyages initiatiques. Une rencontre improbable, hallucinante, miraculeuse. Je veux parler de celle qu’ils font avec ces jeunes couples qui les accueillent dans les Beit Habad du bout du monde avec une bonté immense, une tolérance infinie et une compréhension totalement désintéressée, ces jeunes couples qui, sans poser aucune question, sans juger jamais, ouvrent grand la porte et les bras pour offrir à nos petits énergumènes inconscients tendresse, écoute et repas complets.

Des anges du ciel.

Mais comment je les bénis chaque jour…

Prends soin de toi, chérie.