A Miami, il y a la douceur de cieux si cléments que D. lui-même semble y prendre ses aises, autorise au relâchement et sous le soleil de Sunny Isles, les hommes paraissent plus charnels et plus denses, de cette épaisseur que les femmes aiment, sécurisante et encline au plaisir, parce que c’est bien connu, nous les filles préférons, et de loin, Rabelais à Robespierre.

Mais est-il judicieux ici de parler de plaisir ? Je dirai que oui, surtout lorsque dès le jeudi soir, de NY, Chicago ou d’ailleurs, des centaines d’Américains et d’Israéliens, juifs, viennent pour conjuguer Shabbat et soleil.

Sunny Isles vibre alors d’une effervescence bruyante qui vient bousculer la sérénité de l’air, soudain empli d’éclats de rires et d’une joie tonitruante contagieuse parce que d’un coup Sunny ressemble à une fête foraine.

Les jeux s’installent près des piscines, les enfants courent et plongent dans l’eau, sans peur, certains de toujours être sauvés par ces mères qui aiment et surveillent, capables de suivre plusieurs conversations et de savoir en même temps toujours où sont les enfants, ce qu’ils font et ce qu’ils risquent, si tout va bien pour eux.

Tandis que les enfants jouent et que les mères papotent en les surveillant, les hommes eux s’évertuent à occuper tout l’espace. Par leurs voix, que l’on peut entendre comme en stéréo et qui dans une cacophonie indescriptible, se télescopent et se bousculent, s’entremêlent, s’épousent et délitent tout autre son.

Par leurs façons de marcher et de déambuler surtout, qui selon qu’ils sont ashkénazes ou séfarades, sont singulièrement différentes.

Ceux que l’on remarque en premier, pour cause d’exubérance, sont toujours séfarades.

Bruns, costauds et sûr d’eux, ils regardent le monde comme des rois le peuple en dessous. Et ils avancent, traversent les terrasses, lentement, ventres rentrés, torses bombés, visages hautains, mais sourires ravageurs à la moindre jolie fille qui passe.

Pas pour la conquérir, mais parce que plaire pour eux est une seconde nature et une nécessité. A cause de leurs mères qui leurs disaient qu’ils étaient les plus beaux enfants du monde. Une vieille habitude. Une mauvaise manie d’enfants rois, non dangereuse et que leurs épouses acceptent avec indulgence ; elles ne craignent rien, c’est juste des enfantillages, et les enfantillages pour elles, c’est du connu !

Et puis il y a les ashkénazes. Plus grands, plus minces aussi. Un livre ou plusieurs entre les mains, épaules affaissées, corps aux musculatures effondrées, ils ont aussi des épaisseurs, mais plus grasses, de celles que l’on prend assis à lire dans les bibliothèques et que l’absence de sport vient conforter.

Pas de regards hautains, ni séducteurs, et pourtant en les regardant bien, on y décèle l’ironie, l’arrogance, quelque chose du sarcasme derrière les lunettes et dans les visages sans sourire, livides de n’être jamais au soleil, dans les vagues et le rire.

Comme si la joie les avait désertés pour ne plus appartenir qu’aux séfarades venus d’Espagne, de Grèce ou du Maghreb, tous enfants de la lumière, alors que les ashkénazes sont des terres froides de l’Europe de l’Est, celles de Moussorgski, de Nabokov et de Dostoïevski, mais aussi celles de Staline et d’Hitler ; que s’ils ont intégré l’âme slave et les musiques tziganes avec les excès et les outrances si chères à Kusturica, qu’ils ont préservé dans leur diaspora, l’enseignement de la Torah, le Shabbat, la carpe et les artichauts à la juive que l’on sert jusqu’à Rome encore, ils restent marqués à vie et au-delà de leur propre existence par les atrocités nazies et par la barbarie russe.

Bien que tous juifs, la différence entre séfarades et ashkénazes est grande.

Les séfarades bruns, sont physiquement plus présents, bavards, un peu fanfarons, très gais et plus aptes au bonheur, alors que les ashkénazes aux yeux clairs, introvertis et circonstanciés aux événements, ont des allures de gamins tristes ou de vieux professeurs. Pas de place pour la légèreté en eux ; pour l’instant du moins.

Parce qu’en Israël, au bout de 70 années et de l’improbable métissage d’un sud lumineux et chaud à celui d’un Est austère et froid, sont nés de longilignes enfants bruns aux yeux d’aigue marine, et des petits rouquins rondouillards aux yeux noirs comme des abysses, qui ensemble démontrent définitivement, qu’un plus un ça fait un, et pas deux ! Qu’un ashkénaze est bien un séfarade comme les autres.

Et moi, à Sunny Isles, je regarde les miens, séfarades et ashkénazes avec une tendresse égale. Je vois les kippas et les foulards, les enfants roux et les enfants bruns calottes sur la tête et iPhone dans les mains, j’entends les rires et la joie qui précédent le vendredi et les prières du Kiddouch qui initieront la semaine à venir, que nous voudrons tous bonne et belle et je me dis que je les aime, blonds, bruns, joyeux, sombres, intellectuels ou voyous, parce que c’est mon peuple ; et que s’il est parfois cruel, il est aussi le peuple le plus généreux de la terre, que l’humanité ne lui a fait aucun cadeau, que mille fois il a manqué de disparaître, mais qu’il a résisté, tenace, créatif et inventif, que de la misère et la détresse, de la tragédie et du malheur, il est ressorti plus fort et a rebâti ce qui sera sans doute la dernière aventure spirituelle de l’Histoire de l’humanité : Israël.

Dans quelques heures Shabbat sera là. Les petites filles mettront leurs jolies robes, les garçons leurs kippas, mais de Miami à Jérusalem aux confins de tous les pays du monde, quand les prières commenceront, les ashkénazes redeviendront tout naturellement des séfarades comme les autres, et réciproquement.