A Villeurbanne, les anciens de Colomb Béchar et leurs descendants se retrouvent…

La chose fut décidée très vite : une partie des anciens de Colomb Béchar, fortement représentés dans la région lyonnaise, décident de se retrouver autour d’un grand repas convivial afin d’évoquer, pour la plupart, cette ville du Sahara qui les vit naître, eux-mêmes ou leurs parents, quand ces derniers sont encore en vie.

Généralement, je ne suis pas très friand de ce genre de rencontres du souvenir où la nostalgie du monde d’hier (pour parler comme Stefan Zweig), un monde devenu onirique, retravaillé par la mémoire des uns et des autres, plonge les participants dans une atmosphère empreinte d’une profonde mélancolie.

Eh bien, avec les anciens de Colomb Béchar, il n’en fut rien ce 20 mars 2016. Tout au contraire, les gens, tous sans exception, étaient à la joie de se retrouver et de faire revivre leur passé.

Chose importante qui détermine souvent la réussite ou l’échec de tels rassemblements : le choix du traiteur, visiblement une personne qui connaissait bien son affaire et qui s’était renseigné sur les habitudes culinaires des participants. Les boissons alcoolisées particulièrement prisées (Whisky et Anisette) de ces Béchariens coulaient à flots et je dois dire qu’une telle profusion désinhibe et conduit même à prendre la parole, sans préparation préalable. Ce que je fis, dans la joie de l’improvisation, à deux reprises.

Il faut signaler le beau poème en vers de Monsieur William Benichou qui a enchanté la salle et remporté un tonnerre d’applaudissements.

Que l’on me permette une anecdote personnelle, moi qui ne fais pas vraiment partie de cette grande tribu et qui suis plutôt une pièce rapportée : ayant passé quelques années, à la suite du tremblement de terre d’Agadir, dans cette petite ville aux portes du Sahara car mon père avait quelques intérêts un peu plus au sud, dans la région de Tindouf, j’ai fréquenté durant peu de temps le lycée local et je me souviens très peu de ce merveilleux pain de maison que les ménagères faisaient cuire sur des pierres chauffées à blanc et qui formaient des trous dans la pâte tout en lui donnant une croûte des plus savoureuses… Eh bien, chaque tablée reçut un de ces pains, ! Pour moi, ce ne fut pas la madeleine de Proust mais presque, car je me suis revu, enfant, mangeant ces croutons tartinés de beurre et de fromage.

J’observais tous ces gens, visiblement ravis de se retrouver, exilés aujourd’hui dans des métropoles couvrant dix fois, peut-être cent fois l’espace qui fut le leur dans cette petite ville de garnison que fut Béchar à la porte du Sahara.

Lors de l’indépendance de l’Algérie en 1962, la quasi-totalité de la communauté juive évacua les lieux, de crainte de subir des représailles de la part des nouvelles autorités. Cela fait plus d’un demi siècle que j’ai pas remis les pieds dans cette bourgade si attachante ; on me présente des dames et des hommes que je n’aurais jamais reconnus, tant ils avaient changé. Des souvenirs, des événements vécus remontent à la surface. Marguerite Yourcenar dit dans Archives du Nord que les souvenirs sont les traces que le passé a laissé au fond de notre mémoire.

D’où provenait cette petite communauté juive, si soudée et si solidaire ? Tout simplement du Maroc voisin où leurs ancêtres et grands parents avaient subi de sanglantes persécutions menées par un potentat local qui fit même exécuter un samedi matin l’un de leurs grands maîtres spirituels, issus de la célèbre famille de kabbalistes, rabbi David Abouhastera, devenu en bon français, Abihssira. Plusieurs origines philologiques de ce patronyme existent mais aucune ne me satisfait vraiment.

Ce n’est pas très important car la légende gît au fondement de l’Histoire; c’est la légende qui se transmet le mieux, gravant ses propres rêves dans la mémoire vive des sujets.

En résumé, c’est donc la veulerie sanguinaire d’un potentat local arabo-musulman qui a poussé ces Juifs persécutés à trouver refuge dans cette petite cité de l’Algérie voisine.

Quoique très jeune et ayant quelques difficultés à m’adapter à mon nouvel environnement, car issu d’Agadir au long rivage de sable fin pour atterrir dans une cité aux portes du désert, j’observai ces familles juives si attachantes : impossible de les citer toutes, mais il y avait les Abihssira dont deux frères Joseph (Zal) et Chalom (Zal) dominaient la scène religieuse par leur érudition et leur orthodoxie éclairée.

Ils avaient de qui tenir puisque c’était leur ancêtre qui avait été un martyr de la foi, versant son propre sang pour épargner sa communauté. Ce martyr éminent fut un kabbaliste émérite et souvent lors de réunions familiales que nous aimons tant car ils nous permettent de nous retrouver, ces beaux cantiques du sabbat dont il est, avec d’autres, l’auteur, sont entonnés.

Leur examen attentif m‘a permis de conclure à la grande érudition kabbalistique de leurs auteurs. Visiblement ces sages, diadèmes d’Israël en exil, avaient parfaitement assimilé tous les dérivés de thèmes lourianiques : la mystique de la prière, l’unification des sefirot, le respect de la solennité et du repos du sabbat, la foi en l’immortalité de l’âme (présent divin remis à l’homme), la stricte observance des commandements divins…

Les héritiers de ces familles, dépositaires de ces trésors, ne disposaient hélas pas des moyens critiques pour décrypter de tels trésors. Mais je dois leur rendre un vibrant hommage car elles ont, néanmoins, assuré le sauvetage de cet héritage culturel et religieux qui aurait, sans elles, disparu pour toujours.

Ce rabbi Ya’akov (ZaL) représente une belle illustration d’un transfert culturel et religieux réussi : il domine parfaitement la littérature zoharique et la kabbale de Safed dont il a bien intégré les donnés : cela se perçoit surtout dans ses cantiques où l’on sent nettement le rituel d’accueil du sabbat par le grand mystique Isaac Louria, fondateur de la mystique éponyme (kabbale lourianique).

Ces joyeuses retrouvailles de Villeurbanne m’ont permis de revoir les descendants des membres de toutes ces familles qui imprimaient leur marque à la vie locale : les Aboukrate, les Seban, les Hazout, les Benarrouche, les Layani, les Bénichou, les Bénitah, les Lévi, les Abihssira, les Asserraf, les Nezri, les Benhamou, les Amar, les Tordjman les Amsellemn, les Bensemhoun, les Atlan, les Teboul, les Azeroual, les Attia, les Amoyal, les Assouline (dont l’inoubliable rabbin Messaoud Assouline qui fut l’un de mes maîtres puisqu’il m’a appris la traduction de la Haggada de Pessah en judéo-arabe : gloire à sa mémoire) et tant d’autres…

Il faut aussi ajouter que de nombreuses personnes étaient surtout connues par leurs sobriquets, lesquels ont toujours provoqué une risée générale, mais jamais d’animosité ironique. Il est dommage que ce judaïsme bécharien n’ait jamais eu son Isaac Bashevis Singer… Mais il a son authentique historien, Monsieur Jacob Oliel qui nous a fait l’aubaine d’ouvrages sérieux et bien documentés. Natif de Colomb Béchar, il connaît donc les choses de l’intérieur et de l’extérieur.

Pourquoi les gens veulent-ils se retrouver et évoquer un monde disparu? Je pense que c’est une réaction humaine universelle. Le passé d’un individu est inséparable de sa condition présente. L’unité même de la personne humaine en dépend ; chaque fois qu’un groupe humain a voulu s’affirmer dans l’Histoire universelle, il s’est appuyé sur un passé le plus souvent mythique mais auquel il tenait par dessus tout. Les Juifs ne font pas exception à la règle, ils ont même un rapport très spécifique au temps. On devrait dire comme Hegel et Rosenzweig, à la temporalité.

Puisque je parle des Juifs de Colomb Béchar – et je n’oublie pas de remercier ma sœur Annie et mon beau-frère Jacques qui m’ont invité à ces retrouvailles – je reprendrai une partie des quelques mots que j’y ai prononcés, cédant à l’affectueuse insistance de mes commensaux et de cet excellent animateur que fut Serge.

Dans toutes les prières juives, que ce soit les jours ouvrables ou les sabbats et jours de fête, même dans l’action de grâce après les repas, on se situe par rapport à deux événements passés, deux dates marquantes dans la mémoire vive du peuple juif et aussi de l’humanité : d’abord le souvenir de la création du monde et ensuite le souvenir de la sortie d’Egypte. Tout autre peuple, autre que les Juifs, aurait souhaité jeter le manteau de Noé sur un passé parfois peu glorieux d’anciens esclaves, indociles, turbulents et souvent même infidèles au Dieu qui les libéra du joug de l’esclavage. Eh bien, non, les Juifs veulent se souvenir, même de ce qui n’est pas glorieux, de leur Histoire, probablement pour ne pas retomber dans l’ornière.

On peut donc parler d’une valeur pédagogique de cette évocation du passé. Se souvenir pour ne pas oublier. Ne pas oublier d’où l’on vient. C’est le secret de la bonne santé mentale et de l’équilibre interne. Combien de gens se rendent chez des psychanalystes ou des psychothérapeutes afin de se retrouver, d’être en paix avec eux-mêmes. La plupart du temps ils sont leur passé au lieu d’en avoir un.

Une chose m’a profondément ému, ce fut l’évocation des disparus reposant dans le cimetière juif de la ville. C’est hélas souvent le cas : quand une communauté juive disparaît d’un lieu, ce qui en reste c’est toujours ce lieu d’éternité, comme on dit en langue hébraïque (beyt ‘almin). J’avais éprouvé le même sentiment il y a quelques années lorsque je fis une conférence sur Rashi dans l’antique synagogue de Worms ; on m’emmena visiter le vieux cimetière. Or, l’élite rabbinique locale de Béchar, défunte mais dont j’ai tant entendu parler, se nomme rabbi Salomon Bar Béréro.

Il ne faut pas finir sur une note triste. Les hommes de valeur meurent comme tout le monde mais à la différence de tous les autres, leur œuvre leur survit. Il me revient en mémoire un adage rabbinique concernant le patriarche Jacob : et cela tombe bien car le père spirituel de ce judaïsme de Colomb Béchar se prénommait justement ainsi rabbi Ya’akov Abouhatsera : les Justes, même après leur mort, sont dits vivants.

Pour que cette chaîne de la transmission ne s’interrompe pas, il faudrait en pérenniser la tradition. Il faut en parler avec cet excellent spécialiste de ce judaïsme des sables : Monsieur Jacob Oliel car il est de bon conseil et connaît bien son affaire. Choisir une date au cours de laquelle tous ceux qui le souhaitent pourraient se retrouver pour évoquer ce qu’ils doivent à cette ville désormais judenrein, située aux portes du Sahara.

Maurice-Ruben HAYOUN in Tribune de Genève du 4 avril 2016