Rien de nouveau sous le soleil du Proche-Orient : le projet de résolution sur la reconnaissance française de la Palestine est dans la droite ligne du texte adopté par les députés français, il y a 66 ans, en faveur de la reconnaissance de l’Etat d’Israël.

Le 19 mai 1948, le député Pierre-Olivier Lapie présente une résolution à l’Assemblée nationale en faveur du nouvel Etat d’Israël. Celui-ci a été proclamé par David Ben Gourion peu avant, le 14 mai, pourtant les Etats-Unis l’ont déjà reconnu de facto et l’URSS lui a accordé une reconnaissance de jure, pleine et entière. Comment la France pourrait-elle rester en dehors de l’Histoire quand, en pleine Guerre froide, les deux superpuissances parviennent à s’accorder ?

Lapie, un socialiste, espère une réaction officielle de la France pour soutenir le jeune Etat juif qui, à peine né, doit lutter pour son existence face à cinq armées arabes. Mais il compte aller plus loin encore : « C’est la reconnaissance de l’Etat d’Israël que je demanderai à l’Assemblée », déclare-t-il. Face aux députés, Lapie se lance dans un discours lyrique et flamboyant propre à rassembler tous les suffrages :

« Je ne vais pas redire (…) avec quelle émotion la République française doit saluer la nouvelle République d’Israël. Je ne vais pas répéter combien cette création nouvelle, dans la sueur et depuis quelques jours dans le sang de tout un peuple est sentimentalement émouvante. (…) Non, je me bornerai, comme rapporteur de la Commission, à rappeler (…) les arguments que peut invoquer la France, la France amie des peuples arabes, la France puissance chrétienne et la France qui, la première, a ouvert plus largement ses portes aux Juifs exilés d’Europe. A ces trois titres, vraiment, la France toute entière, musulmane, chrétienne et juive, ne fait qu’un geste bien modeste en envoyant un salut fraternel à la nouvelle République d’Israël, et ce geste devrait rencontrer l’adhésion unanime. »

Las, son appel au compromis historique entre les trois France n’a pas le succès espéré. Dans la motion finalement adoptée le 20 mai 1948, l’Assemblée nationale se contente d’adresser « un salut fraternel au nouvel Etat ». Disparue l’idée de « reconnaissance », oublié même le nom d’ « Israël », la résolution est une version édulcorée du texte voulu par Pierre-Olivier Lapie.

Pourtant, le symbole de ce vote au Parlement français sera suffisamment fort pour rassurer les Israéliens… mais aussi inquiéter le monde arabe.

Israël devra encore attendre des mois avant que la France, sous la pression extérieure, se décide à le reconnaître, d’abord de facto, le 24 janvier 1949, puis enfin de jure le 20 mai 1949 – soit près d’un an après sa proclamation par Ben Gourion !

Qu’est-ce qui a freiné les Français ? Qu’Israël soit en guerre ? Certes non. Qu’il n’ait pas de frontières reconnues ? Même pas. Qu’il ne soit pas membre de l’ONU ? Non plus.

La réponse est simple : ce qui a empêché la France de reconnaître Israël ce sont ces fameuses « trois France » dont parle Lapie. Ou plutôt, comme je l’ai théorisé dans ma thèse de doctorat, les intérêts que chacune d’entre elle représente dans la politique étrangère française :

  • D’un côté, la reconnaissance d’Israël était portée par ce que j’ai appelé la « France humaniste et résistante » : celle des Lumières, des droits de l’Homme, de la Première Emancipation des Juifs, qui y forment la première communauté d’Europe, et celle aussi de la Résistance contre Vichy et la barbarie nazie.
  • Mais de l’autre côté, la « France, puissance méditerranéenne » freinait des quatre fers, par crainte des réactions qu’un soutien en faveur d’Israël susciterait au Levant (son ancien mandat en Syrie et au Liban) et en Afrique du Nord (où elle était toujours présente).
  • Enfin, la « France, fille aînée de l’Eglise », pétrie de politique vaticane, freinait tout autant, notamment par son refus de reconnaître la souveraineté israélienne dans la Ville Sainte.

Trois France, donc, et autant d’intérêts rivaux qui créaient d’innombrables dilemmes au sein du gouvernement, à l’intérieur des partis, sans parler des convictions de chacun. Un seul exemple : Edouard Depreux, le « ministre de l’Exodus », fidèle parmi les fidèles de la cause sioniste, est le premier à vouloir différer la reconnaissance d’Israël car, dit-il, « la France, puissance musulmane, doit s’en tenir à une position prudente ».

66 ans après, la politique étrangère française a-t-elle changé ? Pas vraiment. La République, moins laïque passée ses frontières, reste « Fille aînée de l’Eglise » en Terre sainte et singulièrement à Jérusalem, qu’elle n’est pas prête de reconnaître comme capitale d’Israël : elle soutient l’internationalisation des Lieux saints et le premier acte politique du Consul général est toujours, selon la tradition, de revêtir son costume d’apparat pour une visite solennelle au Saint-Sépulcre.

« Puissance méditerranéenne », la France y aspire toujours : même si cela fait longtemps qu’elle n’est plus une Puissance et presqu’autant d’années qu’elle a perdu son Empire, c’est bien la politique qu’elle continue de porter seule ou via l’Europe avec son « Union pour la Méditerranée ».

Quant à la « France humaniste et résistante », d’aucuns diront qu’elle ne peut disparaître puisque – ce serait la vertu du messianisme français – ses valeurs sont éternelles : la liberté, les droits de l’Homme, l’autodétermination des peuples, la lutte contre la barbarie sont des idées semées par la France sur tous les continents et parfois aussi à tous vents.

Reste que cette « France humaniste et résistante » s’est tournée presqu’exclusivement vers la cause palestinienne depuis 1967, négligeant Israël, son champion de jadis, auquel elle reconnaît néanmoins toujours avec force le droit à vivre en paix et en sécurité dans des frontières sûres et reconnues.

Bien conscient de ce changement, Israël reste attaché à cette « France humaniste et résistante » dont le discours et les idéaux sont quasiment les seuls susceptibles de le reconnaître et le soutenir comme Etat juif et démocratique, bastion de la civilisation occidentale au Moyen-Orient et avant-poste de la lutte contre l’extrémisme et le fanatisme religieux.

Ainsi faut-il comprendre cette scène surréaliste de 2013, lors de l’hommage rendu aux victimes de Mohamed Merah à Toulouse, où l’on a vu Benjamin Netanyahou comme hier Ben Gourion aurait pu le faire d’un Président du Conseil français, comparer François Hollande… à Jean Moulin : « Mon ami, votre présence ici aujourd’hui témoigne de l’esprit de la Résistance, de l’esprit d’opposition au mal et à la tyrannie ; ce même esprit défendu par les principaux dirigeants en France, de Jean Moulin au président de la France d’aujourd’hui ».

Depuis 66 ans, et surtout depuis 1967 avec l’émergence du mouvement national palestinien, la politique française en Israël est un vrai casse-tête, où il faut sans cesse rechercher l’équilibre entre les 3 France, donner à l’une sans sembler reprendre à l’autre, et parfois concilier l’inconciliable. Un compromis impossible (notamment sous la période gaulliste) auquel elle tente parfois d’échapper en se réfugiant dans l’abstention. Toute cela, en plus d’entraîner de belles acrobaties qui forcent l’admiration tant elles peuvent être insensées, dessine une géopolitique particulière entre Tel-Aviv, Jérusalem et Ramallah, entre la mémoire rendue à Yitzhak Rabin et celle à Yasser Arafat, entre la Knesset, le domaine national de Sainte-Anne et le palais de la Moukhata.

Finalement ce qui semble le plus étonnant depuis tout ce temps est que l’Assemblée nationale n’ait pas encore appelé à la reconnaissance de l’Etat palestinien. Elle le fera sans doute le 2 décembre prochain. Toutes les conditions sont en tout cas réunies.

La rupture des pourparlers de paix, qui a laissé les Israéliens et l’Autorité palestinienne à leur statu quo mortifère, impose de relancer le processus de paix si la communauté internationale veut encore promouvoir la solution de deux Etats pour deux peuples.

Le recul des Américains, dont le leadership est en berne partout au Moyen-Orient, laisse le champ libre à la France pour porter l’idée de paix en Israël/Palestine. On serait tentés de dire qu’avec son propre échec en Syrie et la perte de ses interlocuteurs traditionnels en Afrique du Nord, laminés par le « Printemps arabe », la France ne trouvera plus de quoi se positionner comme « Puissance méditerranéenne » que dans le dossier palestinien et peut-être dans le celui du nucléaire iranien. Tant mieux, car ces deux-là lui permettront de se présenter sous un jour équilibré aux Israéliens : certes, la France soutient le droit des Palestiniens à avoir un Etat, et certainement pas celui du Hamas à la détruire, puisque – la preuve en est – la France est la première à défendre et protéger Israël contre une bombe atomique iranienne.

Comme naguère Pierre-Olivier Lapie l’y incitait, l’Assemblée nationale répondra à des enjeux de politique étrangère mais aussi à des impératifs de politique intérieure en cherchant à concilier les 3 France. Israël l’accusera sans doute de se « coucher » devant le vote musulman, et peut-être même criera-t-il à l’antisémitisme d’Etat. Il aura tort de le faire après avoir tant vanté les mérites de Hollande et Valls, de la même façon qu’il encensait Sarkozy comme champion de la cause juive, avant que celui-ci, toujours selon la même logique de l’équilibre permanent, ne favorise l’adhésion de la Palestine à l’UNESCO et comme Etat observateur à l’ONU.

Les députés français se prononceront pourtant sur un texte très fédérateur, appelant à la reconnaissance de la Palestine comme au respect fondamental de la sécurité d’Israël. Non contraignant pour le Président, sa portée sera essentiellement symbolique. Comme le vote de Lapie, 66 ans plus tôt, il ne fait aucun doute que le symbole sera cependant suffisamment fort pour rassurer les uns et inquiéter les autres ; l’assurance que la France demande demain la création d’un Etat palestinien étant moins certaine dans ce cas que la volonté de porter l’inquiétude en Israël pour l’obliger à regagner la table des négociations. Mais qui donc a peur des symboles ?