Holon, le 7 janvier 2016

Ma chère petite soeur,

Je me souviens, il y a un an jour pour jour, j’ai eu une de ces journées galère dont j’ai le secret.

Cours à un petit mignon israélien de Yehud et une bonne heure de bus pour rejoindre ma classe universitaire de Rishon leZion un peu plus au sud pour le cours du soir.

Emploi du temps au cordeau et bien peu stratégique, je te le concède, mais on ne se refait pas. Mon téléphone a sonné en milieu de programme alors que je montais dans le bus. Ton neveu qui m’a demandé d’une voix blanche, tu as écouté les infos ? et moi, tout en payant ma course, le téléphone coincé contre l’oreille “chéri, c’est pour ça que tu m’appelles ?” “Maman, il sont entrés à Charlie hebdo et ils ont tué tout le monde”.

Face au chauffeur qui me tendait ma monnaie, je me suis liquéfiée, “quoi tout le monde ? qui tout le monde ?” “Je ne sais pas exactement. Maman, tu veux que je vienne te chercher ?” “Non non, j’ai cours là, tout va bien” et j’ai éclaté en sanglots. Le chauffeur interdit qui se préparait à râler pour sa monnaie en est resté bouche bée.

“Mais qu’est-ce qui t’arrive, hamuda, des mauvaises nouvelles ?”

Et pendant qu’une bonne âme rangeait ma monnaie dans mon porte-monnaie resté ouvert,

“On peut t’aider ?”

“Oui. Tu as des mouchoirs ?”

Cet homme plein de ressources ne m’a pas tendu une feuille de PQ, mais carrément un rouleau de Sopalin et je suis allée me caler au fond du bus sous les regards navrés des voyageurs.

Pleine d’appréhension, j’ai branché Internet. Le grand Cabu. La légende Wolinski. J’ai pleuré jusqu’à Rishon.

Je ne pouvais pas me présenter en cours toute bouffie comme ça alors je me suis arrêtée au canyon du Cinemacity qui est juste en face de l’Université ouverte et je suis allée me boire un café accompagné d’un petit gâteau au sésame. Un groupe de femmes bâchées étaient dans le café. Elles m’ont regardée avec gentillesse, m’ont souri et je leur ai rendu leur sourire.

J’ai aimé me calmer au milieu d’elles.

Mais ce n’était pas fini.

Le lendemain, une jeune policière a été suspectement tuée. J’ai entendu qu’elle était de faction devant une école juive, mais impossible de vérifier l’info qui n’a été reprise par personne, nulle part. Pendant que le monde retenait son souffle, notre vieille parano s’est mise en alerte. Quand tout pète, nous sommes si invariablement la cible des derniers chargeurs… pour la beauté du geste en quelque sorte.

Cette fois là non plus hélas, ça n’a pas raté. L’assassin de la policière détourné de son but premier qui était à n’en pas douter l’école juive de Montrouge s’est engouffré, aussi décérébré que surarmé dans l’Hyper cacher de la porte de Vincennes et a ouvert le feu sur les premiers juifs qu’il a vus, morts dont on ne soufflera mot ce funeste 9 janvier, avant de prendre en otages tous les autres clients de l’épicerie pour couvrir la traque des meurtriers de l’avant-veille. Je ne veux pas être lourde, mais feu direct sur des innocents, ça s’appelle une tuerie et pas une prise d’otages. Et que la tuerie ait été suivie d’une prise d’otages n’y change rien.

On connaît la suite.

D’ailleurs est-ce qu’on connaît vraiment la suite ?

On a assisté incrédules au bal des faux-culs.

Le “Je suis Charlie” que tout le monde a ânonné sans vraiment en comprendre le sens. Le crétinisme abject du “Je ne suis pas Charlie” qui a suivi avec ses relents de gueule de bois. Sans Cabu pour se moquer brillamment, n’est resté que Plantu avec ses faux airs de Duguesclin norvégien.

Le ridicule “Je suis hypercacher”, qui a fleuri en lieu et place du “Je suis Juif” qui s’imposait mais n’est semble-t-il pas venu à l’esprit de grand monde, des fois qu’on n’aurait pas compris qu’ils n’avaient rien compris. Personne n’avait le cœur à rire et personne n’a relevé.

Quelle misère.

Toutes proportions gardées évidemment, je ne peux m’empêcher de sourire aujourd’hui en pensant que nos diplomates français qui se préparent à commémorer ici cette année la liberté d’expression assassinée sont les mêmes qui ont signé l’an dernier une lettre de renvoi de l’école française au motif de “publication sur un blog public de caricatures sur le directeur et des employés de l’établissement”.

Oui, une histoire de poulailler pourtant très drôle qui a dégénéré autour d’un faisan plumé autant qu’universel au milieu de sa basse-cour caquetante. Une amie londonienne m’a écrit à l’époque, mais on jurerait mon président, tu le connais ou quoi ? Une amie belge m’a fait la même réflexion, le courtisan coq est trop drôle, on a le même dans ma boîte. Toi même, ne m’as-tu pas dit que tu croyais y reconnaître une parabole poulaillère de ton école marseillaise ?

Sans rire de toute façon, tu connais un seul groupement humain mixte où les mâles ne gonflent pas leur jabot et où les dindes ne gloussent pas entre elles en abattant tout le travail ?

Le problème étant sans doute que le dessinateur félon a jugé comique, ces malheureuses poules faisanes, de les affubler de tongs…

Qu’importe…

Il n’empêche. Cette histoire est édifiante à bien des titres.

D’abord, elle replace la dérision dans nos sociétés, cette bouffée d’air indispensable et salutaire qui ne se déguste que glacée jusqu’à la brûlure. Qui n’a de sens qu’hors-la-loi, éblouissante et ultra-décalée, profonde jusqu’à la noyade, exacerbée jusqu’à l’indécence. Décoiffante, acérée, percutante, subversive. Tout va très bien madame la marquise sur l’album de la comtesse, comprenne qui pourra.

Sinon, à quoi ça sert ?

On peut (et doit) excuser les bouffons de rire de sujets qui n’amusent pas (sauf bien sûr s’ils se la pètent militants tordus en treillis et quenelles sans grelots.)

On peut (et doit) excuser les bouffons de rire de sujets qui n’amusent pas (sauf bien sûr s’ils se la pètent militants tordus en treillis et quenelles sans grelots). Louis XIV en personne finança le finaud Molière et l’insolent La Fontaine. Mais les rois d’aujourd’hui ne sont plus si solaires ni si puissants, qui redoutent les bouffons modernes qui jouent les intellectuels et prétendent justifier leurs pitreries. Les nez sont plus rouges que jamais aujourd’hui, mais il n’y a jamais eu si peu de clowns…

Ensuite l’échappée belle du Je suis Charlie, qui n’a rien d’une manifestation identitaire, qu’est-ce qu’on s’en fiche de savoir qui tu es et même qui tu n’es pas ?, mais n’a d’intérêt que s’il est bouclier. Tu veux tuer les coiffeurs ? Voilà, on est tous coiffeurs, tu fais quoi, maintenant ? Une façon intelligente et courageuse de désamorcer tous les extrémismes.

Référence au film de Stanley Kubrick, quand on demande à Spartacus de se dénoncer, tous les esclaves comme un seul homme s’avancent “Je suis Spartacus”. C’est beau. C’est grand. Dans l’esprit de cette légende, vraie ou fausse, du roi du Danemark qui n’arbora peut-être pas l’étoile jaune avec tous les Danois pour protéger ses ressortissants juifs pendant la seconde guerre mondiale, mais qui aurait pu, car cette idée illustre à merveille cette évidence que si toute l’Europe avait eu le courage de porter l’étoile jaune, il y a un dictateur antisémite qui se serait retrouvé dans un bel embarras.

Ou même encore, pour qui ne connaît pas Spartacus, référence au” Ich bin ein Berliner” de Kennedy, qui là encore, lors du discours prononcé à Berlin « blocusé » et en pleine guerre froide déclama “Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont des citoyens de Berlin. Par conséquent, en tant qu’homme libre, je suis fier de prononcer ces mots : Ich bin ein Berliner!”.

Quand tu as compris ça, tu réalises la lâcheté du “Je ne suis pas” qui veulent se désolidariser de tous les combats.

Mais tu en as entendu, toi, des références ? La seule que j’ai entendue, c’est celle donnée par le graphiste à qui cette phrase ”est venue” par magie, sans doute, parce qu’il a beaucoup cherché Charlie avec son fils, dixit. Envie de mourir.

Je vais te laisser avec la sortie que je trouve la plus drôle de ces derniers jours, c’est celle de mon pote Ranson, dessinateur au Parisien. Face aux charlots français qui ont apposé cette semaine plein de plaques partout à la mémoire de tout le monde, en vrac en quelque sorte, dans un joyeux amalgame victimaire, mais ça, ils ont le droit, et se sont plantés sur celle des noms célèbres, mélangeant incultement les pseudos et les noms de ville des dessinateurs morts et pour finir en apothéose, en orthographiant Wolinski avec un y, ce qui l’aurait sûrement beaucoup amusé, Ranson, donc, très sobrement, a publié un jouissif RYP Wolinski qui se passe de commentaires.

Allez. On est mal barrés, mais tout n’est peut-être pas perdu. Cot cot codett.

Prends soin de toi chérie.

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