En 1969, survient l’affaire dite « des vedettes de Cherbourg » qui va altérer pour un temps les relations entre les deux pays.

Cette période, survenue lors des fêtes de Noël de 1969, constitue un des épisodes les plus complexes dans les relations entre l’état d’Israël et la France.

Quarante-six ans après sa survenue, ses échos demeurent encore d’actualité.

Il me parait indispensable d’en rappeler les faits :

Mon propos consiste à relativiser, le tournant dans les relations diplomatiques entre les deux pays, lié à la guerre des six jours, en 1967.
Malgré ces tensions, liées à cette guerre de 1967, les échanges tant commerciaux que militaires, persistèrent, voir même s’intensifièrent, comme en atteste la proximité persistante entre militaires israéliens et français.

Suite à l’affaire des vedettes de Cherbourg, dont une des conséquences fut que l’amiral Mordechaï Limon soit déclaré « persona non grata », les relations entre les deux pays subirent une dégradation profonde et persistante.

Les sentiments de trahison du côté français, joint à ceux d’abandon, de rupture d’amitié et de soutien français, du côté israélien, ont inauguré le début d’une « ère glaciaire » dans les relations bilatérales, qui persista durant les présidences, de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d’Estaing.

Au printemps 1965, la France accepte de construire pour la marine israélienne, des vedettes lance-missiles, rapides et très sophistiquées. Le chantier naval de Cherbourg est choisi pour cette construction, et pendant deux ans des équipes françaises et israéliennes collaborent à la construction de ces nouveaux navires.

Au printemps 1967, la première vedette est achevée. On organise sur le chantier une cérémonie solennelle. Sur le quai et sur le bateau flottent des drapeaux français et israéliens, les marins ont revêtu leurs uniformes d’apparat et l’orchestre de la Marine française joue les hymnes des deux pays.

Le journaliste Uri Dan se souvient bien de ces festivités. « Quelques mois avant le déclenchement de la guerre de 67, nous dit-il, je suis allé à Cherbourg avec Moka Limon, l’ambassadeur Eytan, le chef de la marine israélienne Shlomo Hasel, et Haïm Barlev qui faisait ses études à Paris pour assister à la cérémonie de lancement des vedettes. »

Le journaliste Ben-Porat, lui aussi, est allé à Cherbourg avant l’embargo et Limon lui a « montré les vedettes, une était déjà prête. On nous a affirmé qu’on allait nous l’équiper. » Personne ne pensait alors que ces vedettes allaient être au centre d’une affaire d’état. Mais rapidement l’embargo vient compromettre toute l’affaire. Israël a un besoin vital de ces douze vedettes de la dernière génération, les a achetées légalement et les a payées. Cinq vedettes ont été livrées avant l’embargo. Israël en récupère deux autres à l’arrachée. Cinq sont encore à livrer bloquées par l’embargo français. Israël commence alors à réfléchir à un moyen de les récupérer.

En novembre 1969 une société norvégienne spécialisée dans le forage pétrolier en mer commande aux chantiers de Cherbourg des bateaux dont les caractéristiques techniques, mis à part l’armement, correspondent étrangement aux fameuses vedettes commandées par Israël. On demande aux Israéliens s’ils acceptent de céder leurs vedettes, à cette société. Malin !

Les Norvégiens demandent alors à leurs vendeurs de leur fournir des équipages, ce qui un mois plus tard, justifie la présence à Cherbourg d’une centaine de matelots israéliens formés à manœuvrer ces vedettes.

Dans la nuit du 24 décembre 1969, vers 2 heures du matin, l’amiral Limon donne ordre de quitter le mouillage. En moins de vingt minutes, les vedettes franchissent les passes et disparaissent au regard d’une capitainerie encore engourdie par la veillée de Noël.

La France a vite compris que les vedettes faisaient route vers Israël et non vers la Norvège. Leur disparition plonge les autorités françaises dans une rage folle.

Les autorités françaises quand elles apprennent le départ des vedettes n’en croient pas leurs oreilles, comment les Israéliens ont-ils pu oser un coup pareil ? C’est la stupeur.

Cependant la surprise laisse rapidement place à la colère. Et à l’amertume d’avoir été joué. « Le président Pompidou est ulcéré. Son ministre de la Défense, Michel Debré, panique, lance des ordres inconsidérés, veut punir les responsables. L’amirauté en fera les frais, mais rien de tout cela n’empêchera les cinq bateaux de parvenir à Haïfa, le Jour de l’An. Ironique, la presse internationale se fait très généreusement l’écho du piratage. On moque cruellement Paris dans les chancelleries. »

Selon Moka Limon, Debré aurait demandé à la Marine d’arrêter les vedettes et de les couler s’il le fallait, mais le chef d’état-major français aurait refusé d’obtempérer, plaçant la menace de sa démission dans la balance. L’amiral français René Bloch fut le témoin de la colère intense du ministre de la Défense, « Debré était fou furieux, dit-il, qu’elles [les vedettes] partent en Israël. Et Moka est devenu persona non grata. Tout le monde a eu l’ordre de Debré de rompre toutes les relations avec les Israéliens. »

Conséquence immédiate, en effet, du tour de force de Limon, l’ordre est donné aux fonctionnaires français de rompre tout contact avec la mission d’achat israélienne et Limon devient aussitôt indésirable sur le territoire français. De toute façon, il n’aurait plus été en position d’accomplir sa tâche de directeur de la mission d’achat, et mieux valait pour les Israéliens, le remplacer.

C’est ce que nous souligne Pierre Messmer (qui n’était plus aux affaires à l’époque mais demeurait un observateur attentif). « A partir de ce moment-là, nous dit-il, il est certain que l’amiral Limon a eu des rapports plus difficiles avec les militaires français. Je crois que le renvoi de Limon comme persona non grata était nécessaire pour Israël parce que Limon ne pouvait plus être un interlocuteur. Donc l’intérêt d’Israël après ça, c’était le départ de Limon. »

Avec cette opération, Moka Limon, brûle en quelque sorte ses vaisseaux. Il compte encore en France des amis (et d’ailleurs l’amiral Bloch, lui rendra un dernier hommage, en l’accompagnant jusqu’à sa sortie, « Je suis allé voir Debré, nous raconte ce dernier, et lui ai dit que j’organisais le 3 janvier une réception pour le départ de Moka et le lendemain, j’ai accompagné Moka à l’avion en uniforme »), mais il ne compte plus d’alliés.

Car les sanctions n’ont pas épargné les Français. Comme nous le confirme Messmer : « Pompidou a pris des sanctions qui étaient très sévères. Il a relevé de ses fonctions le secrétaire général de la Défense nationale. On peut dire que ce n’était pas le principal responsable mais il a voulu frapper haut pour montrer qu’il n’accepterait pas ce genre d’incident. » Désormais, les militaires sont passés sous étroite surveillance. Quand ils ne se sentent pas eux-mêmes floués et ridiculisés par l’opération réussie par Limon. « Israël s’est brouillé là avec une partie de ses amis en France », constate De Boissieu.

Par ailleurs, la réussite de cet épisode de Cherbourg, laisse ouvertes bien des questions, en particulier sur d’éventuelles complicités, dans la Marine notamment, peut-être au plus haut niveau. Encore aujourd’hui, si les témoins de l’époque reconnaissent que des complicités furent nécessaires, ils répugnent à indiquer très précisément quelles furent-elles.

On en prendra comme exemple, le témoignage d’Uri Dan qui nous dit ne plus s’en souvenir exactement : « J’ai fait ma propre enquête et j’ai découvert, petit à petit, qu’on nous avait aidé, du propriétaire du chantier de construction navale jusqu’à une personne au ministère des Armées, chargée de l’exportation, mais je ne me souviens plus très bien à présent. » Un témoignage qui recoupe le récit de Moka Limon.

Après quelques jours, une réponse officielle est donnée par Israël aux demandes d’explications exigées par la France. Une version pour le moins insolente aux yeux des Français. Le gouvernement israélien se réfugie derrière la stricte légalité, rappelant que les vedettes ont été achetées par une compagnie privée et que cette dernière a reçu de la part de la France et des mains du chantier naval, toutes les autorisations nécessaires à cette acquisition. Que cette société a ensuite loué ses vedettes, là encore en toute légalité, à une compagnie israélienne civile.

En conclusion, affirment les Israéliens, « puisque le gouvernement français a libéré les vedettes sans aucune condition en les remettant à la compagnie Starboat, il n’y a aucune irrégularité en ce qui concerne Israël. »

Cette réponse évidemment n’apaise guère les esprits. Et le fait qu’il n’y ait, en effet rien eu d’illégal, explique sans doute mieux que le reste, la colère des dirigeants français, conscients d’avoir prêté le flanc à la manœuvre et d’avoir été joués.

Pour De Boissieu, qui n’a « pas apprécié, lui-même, l’histoire des vedettes de Cherbourg », cet épisode a gravement nui aux relations franco-israéliennes. « C’était un coup, dit-il, un coup formidable mais c’était un affront à Pompidou. Il ne l’a jamais pardonné. Cette histoire nous a compliqué les relations après, parce que, comme il était le grand maître, il pouvait freiner la livraison des hélicoptères et la livraison des avions. A mon avis, ce fut une mauvaise opération pour Israël. Pompidou a prolongé en effet l’embargo jusqu’en 1974. L’histoire des vedettes a nui à Pompidou, cela a réduit son prestige et ça n’a rien arrangé. »

Cette colère, Pierre Messmer la partage, comme il partage l’analyse de De Boissieu. « Je n’étais plus ministre à ce moment-là, rappelle-t-il, mais d’un point de vue personnel, j’étais furieux contre les marins. Quant à Georges Pompidou, il était furieux, très furieux. Cette affaire a certainement d’ailleurs compliqué les rapports de Georges Pompidou avec Israël.

Asher Ben Nathan, ancien directeur de la mission d’achat de la Défense (1956 – juin 1959), devenu ambassadeur d’Israël à Paris en 1970, subit le contrecoup de cette colère dans l’exercice de ses nouvelles fonctions: « Le départ des vedettes de Cherbourg (Moka Limon devenu persona non grata) marque, à partir de 1970, une dégradation totale et durable des relations des deux pays. »

A son arrivée en 1970, le nouvel ambassadeur trouve, par rapport à son premier séjour à Paris, « un sérieux changement. Il n’y a plus de relations militaires officielles. Tout se passe sous la table et Pompidou est furieux contre Israël. Il pense qu’on a manigancé Cherbourg exprès pour se moquer de lui. Alors j’ai deux objectifs : veiller aux intérêts militaires qui subsistent encore (obtenir que les Français continuent à nous fournir des pièces de rechange) et arrêter autant que possible la dégringolade politique, en entretenant des relations avec l’opposition. »

Asher Ben Nathan conclut « l’ère du grand froid » commence là.

A l’époque, le président Georges Pompidou avait dans une conférence de presse prononcé une phrase qui avait été mal ressentie par la communauté juive française et par la diplomatie israélienne. Il avait dit : «Il n’y a pas d’abonné au numéro que vous avez demandé». Cette période fut, semble-t-il, une des plus difficiles dans les relations entre les deux pays.