Les 9 et 10 novembre a lieu à l’Ecole Normale Supérieure rue d’Ulm le colloque : Léon Bloy cent ans après (1917-2017)

Comment taire le centenaire de Léon Bloy (1846-1917) que nous marquons en ce début novembre 2017 ? À la marge des ouvrages universitaires et du colloque de la Sorbonne, signalons tout spécialement Jeanne et Léon Bloy – Une écriture à quatre mains (Cerf, 406 p., 29€) de Natacha Galpérine, arrière-petite-fille de l’écrivain, qui signe là un livre plein de finesse, de profondeur, d’intelligence, pour réhabiliter dans ce couple hors norme la présence si importante de Jeanne Molbech, danoise et protestante, elle-même petite-fille d’un intellectuel qui fut proche de Kierkegaard.

Pour se marier avec Léon Bloy, outre une abnégation peu commune, il lui fallut se convertir au catholicisme. Natacha Galpérine dépeint, au milieu des correspondances et témoignages précieux, deux caractères excessifs, passionnés, qui se sont compris, aimés et soutenus dans les épreuves d’une vie difficile, en proie à la pauvreté, aux brouilles innombrables qu’attisait Léon Bloy. Après sa mort Jeanne Bloy continua à éditer l’œuvre de son mari.

Je voudrais maintenant dire quelques mots sur les Essais et pamphlets que Maxence Caron publie dans la collection « Bouquins » (Robert Laffont, 1500 p., 34 €). Parmi les grands textes repris dans le volume, nous voudrions surtout nommer Je m’accuse écrit contre Emile Zola, Belluaires et porchers et Le Salut par les Juifs, son texte fort célèbre mais trop rarement bien lu.

Deux textes magnifiques du dernier Bloy clôturent l’ensemble : Méditations d’un solitaire en 1916 et Dans les ténèbres. Je m’accuse est à rapprocher des textes de Péguy contre Jaurès, son ennemi n°1. Dans ce livre, Bloy tend à démontrer la médiocrité de Zola, de son style, de son œuvre, de ses combats sociaux, mais aussi de son opportunisme qui l’aurait poussé à soutenir Dreyfus pour servir sa seule gloire usurpée.

On voit la haine qu’il porte à l’écrivain, comme si celui-ci lui faisait de l’ombre. La drôlerie du texte l’emporte presque sur le caractère vitupérant et l’opprobre bien injuste qu’il déverse sur le pauvre Zola.

Dans Belluaires et porchers, il se dépeint lui-même en gladiateur luttant avec ou contre les bêtes féroces que sont ces écrivains, ces artistes, ces intellectuels qui sont d’abord des saprophytes. Pour ce faire, il cherche à valoriser le grand Art littéraire. Ce pamphlet est dédié « à l’un des rares survivants du christianisme », Joseph Florian.

Lisons les premières lignes de sa lettre au directeur du Saint-Graal, par laquelle s’ouvre le livre et donne le ton :
« Vous me faites l’honneur de solliciter ma prose. C’est vertueux, sans doute, mais juvénile, et je serais exactement le dernier des hommes si je vous laissais ignorer l’immensité de la gaffe. Je suis celui qu’il faut lâcher. Demandez à quelques-uns de vos très-gracieux confrères. Ou plutôt non, ne les interrogez pas.

En supposant même, contre toute vraisemblance, qu’ils ne voulussent pas vous « induire en erreur », pour parler la langue des bourgeois, leur instinct de pétitionnaires du néant les inciterait à vous conférer des explications sans profondeur.

Ils vous diraient, par exemple, que la brutalité sauvage de mes agressions d’antan justifie très-amplement l’universel décri de mes pauvres œuvres et le trac sublime de tous les entrepreneurs de la joie publique, aussitôt qu’il est question de me notifier. »

Bloy fait montre d’une faconde, d’un humour, d’une puissance de style admirable, que tant de nos contemporains n’ont été capables de trouver que chez Céline, mettant celui-ci sur un piédestal alors qu’ils reléguaient Bloy dans une sacristie désaffectée, pleine d’humidité et de moisissure, où ne seraient conservées que quelques reliques décaties de la littérature française.

Quelques mots sur Le Sang du pauvre, texte admirable où Bloy s’efforce de différencier la pauvreté de la misère. « La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la pauvreté est de Jésus, la misère du saint Esprit. La Pauvreté est le relatif, – privation du superflu. La Misère est l’Absolu, – privation du nécessaire » (p. 442).

Depuis ce 20e siècle, qui connut tant de mouvements pour venir en aide à la misère et à sa conséquence, l’exclusion, Bloy fut avec Péguy l’un des précurseurs de ces mouvements, de cette question sociale sur laquelle on juge une société.

Un dernier mot donc sur Le Salut par les Juifs, livre mystique publié la première fois en 1892 puis réédité par Jacques et Raissa Maritain en 1905. Dans la notice introductive de la présente édition, Maxence Caron reconnaît que malgré « le caractère profondément révolutionnaire de cette œuvre dans la conscience sacrée qu’il proclame à l’endroit du peuple élu (…), l’ouvrage n’apparaîtra à beaucoup que comme l’écho atténué d’un premier combat dont, après Auschwitz, on n’entend que lointainement ou pas du tout la qualité. »

Certes Le Salut est un pamphlet contre l’antisémitisme « ce crime contemporain » (Bloy), contre l’infâme Drumont et sa France Juive, mais lorsqu’il pourfend les antisémites modernes et bourgeois, il leur associe aussi nombre de juifs, qui, à ses yeux, ne comprennent pas l’enjeu de leur propre dimension mystique. Après la Seconde Guerre mondiale, Massignon rêvait d’écrire Le Salut par l’islam.

Ce centenaire de Bloy nous rappelle l’importance de la parole évangélique sur le Salut, qui pour Jésus, ne pouvait venir que des Juifs, si l’on entend par salut l’idée de Rédemption, l’idée du Messie, provenant toutes deux de la condition exilique, qui leur est consubstantielle. Ce centenaire a le mérite de remettre sous les lumières éphémères de l’actualité l’une des œuvres majeures de la fin du 19e et du début du 20e siècle, qui devrait aussi permettre de juger différemment de quelques gloires en partie usurpées, de notre époque.

(Signalons que nous avons préfacé l’édition du Salut par les Juifs, publiée par Salvator en 2016.)