« Si le monde était une nation, Istanbul en serait la capitale » ! Quand Napoléon Bonaparte a prononcé cette phrase l’ancienne capitale de l’Empire byzantin, Constantinople, comptait encore sous l’Empire ottoman de larges communautés grecque, arménienne et juive.

Istanbul a depuis certes changé de visage mais joue encore un rôle pivotal dans la vie politique et économique de la Turquie. Le scrutin municipal du 23 juin opposant les forces laïques au Parti Islamiste AKP du président Erdogan dont le candidat a subi un échec cuisant avait valeur de test national.

Le combat électoral d’Istanbul était devenu synonyme du dernier carré de résistance et d’espoir d’une coalition hétéroclite de forces laïques et des minorités que compte le pays.

Istanbul, la mégapole aux sept collines qui compte 15 millions d’habitants et représente 30% de l’économie du pays est aussi « New York la Juive » des Kurdes. Nous pouvons pousser l’analogie plus loin et dire qu’Istanbul est la plus grande ville « kurde » dans le monde avec ses trois millions d’habitants issus des villes kurdes du Kurdistan turc. Sur les 18 millions Kurdes de Turquie ils sont plus de 5 millions, fuyant la répression et le sous-développement de leur région, qui ont élu domicile dans les grandes métropoles turques comme Ankara, Izmir, Antalya et Istanbul.

L’électorat kurde stambouliote est politisé et discipliné : issu pour la plupart de la grande vague de la politique de la terre brûlée au Kurdistan dans les années 1990 pratiquée par le régime dominé par les militaires à l’époque.

Plus de 4000 villages kurdes avaient été détruits, leurs populations poussées vers l’exile. Un problème déplacé vers les grandes métropoles avec des électeurs kurdes qui expriment leur colère via les urnes aujourd’hui.

Le candidat du pouvoir, l’ancien Premier ministre Benali Yildirim, savait qu’il allait perdre sans les voix kurdes. Celui de l’opposition, Ekrem Imamoglu, ne pouvait pas gagner sans celles-ci. Le gouvernement d’AKP du président Erdogan, qui a exercé toutes sortes de pressions pour faire annuler le scrutin du mois de mars dernier qui ne lui a pas été favorable, a autorisé les avocats du dirigeant kurde en prison, A. Ocalan chef du PKK, de lui rendre visite après huit années d’interdiction de toutes visites.

Une opération de séduction envers l’électorat kurde. Lors de la dernière élection annulée, les Kurdes ont fait pencher le résultat en faveur du candidat de l’opposition en appelant à voter pour lui contre le candidat du parti islamiste et sans présenter leur propre candidat. Le candidat de l’opposition laïque avait devancé son adversaire islamiste de 13 000 voix.

Une démocratie qui ne sait pas perdre une élection n’en est pas une. C’est ce qui fait la Turquie d’Erdogan en annulant l’élection d’Istanbul. Cela nous rappelle le scénario de 2015 quand l’AKP a fait annuler les élections législatives pour avoir une majorité qui lui soit favorable.

Certes la Turquie dispose de la seconde armée la plus importante au sein de l’OTAN mais sa réponse militaire à la question kurde est de toute évidence un échec, avec un coût économique colossal et une société déchirée ; question qui est devenue son talon d’Achille.

Cela aurait pourtant pu être son point fort, mais la diversité n’est pas le point fort des régimes autoritaires. L’histoire de la Turquie moderne a été écrite en lettres rouges. Une histoire ponctuée par le génocide arménien, l’expulsion des Grecs et la question kurde, un pays qui se questionne sur sa modernité depuis sa genèse, sans avoir jamais pu faire une lecture synthétique et plurielle de cette histoire. Le nationalisme est génétiquement et intrinsèquement aveugle. Partout. La Turquie née sur les décombres de l’Empire ottoman à la sortie de la Première Guerre mondiale n’est pas une exception.

Avec l’arrivée d’AKP au pouvoir, après un règne sans partage des militaires pendant presque quatre-vingts ans, accompagnée d’une croissance économique et une relative ouverture sur la question kurde, nous avons été nombreux à croire en la naissance d’un Islam-démocrate, à l’instar de la Démocratie chrétienne en Occident. Malheureusement la Turquie d’Erdogan est devenue le premier soutien et parrain du mouvement des Frères musulmans dans le monde arabo-musulman.

Cette organisation-parapluie dont sont issus des mouvements jihadistes en Egypte, au Soudan en passant par Hamas à Gaza. D’autres ont rejoint le Jihadism international comme Jabhat al Nusra, affilié à l’Al-Qaida, en Syrie, ou encore se sont mutés et rejoint Daech. La Turquie est devenue à partir de 2014 avec l’irruption de Daech en Irak et en Syrie, comme l’Iran à partir de 1979 pour l’islam chiite, une exportatrice d’islam sunnite politique hégémonique et envahisseur.

L’islam politique, dans un cas comme dans l’autre, est un outil d’expansion, un pion de domination, une instrumentalisation cynique de la masse des déshérités pour contrer la présence occidentale dans le Moyen-Orient et, par extension, il est anti-israélien. D’où la surenchère anti-israélienne des deux puissances islamistes, pourtant intrinsèquement rivales.

Le président turc, ancien maire d’Istanbul avant de devenir Premier ministre et président, sait mieux qui quiconque que celui qui contrôle la mairie d’Istanbul pourrait par la suite avoir des ambitions au niveau national. R. T. Erdogan qui aime se faire appeler « Raïs » mise maintenant a mis toute sa crédibilité dans cette élection.

Mais le parti pro-kurde, le Parti démocratique des peuples (HDP), devenu bête noire du parti islamiste dont son ancien dirigeant, S. Demirtas, et de dizaines de ses députés, cadres et anciens maires des villes kurdes démis de leurs postes et sont en prison, a su mobiliser l’électorat kurde en faveur du candidat de l’opposition.

Cette élection avait un double enjeu : le bras de fer engagé entre les forces laïques contre le parti islamiste d’une part et le parti pro-kurde, devenu aussi parti refuge des autres minorités religieuses et ethniques, contre ce même adversaire en prenant sa revanche et jouant le système, d’autre part. Une lueur d’espoir d’un Moyen-Orient fracturé qui a remporté une manche dans un combat de longue haleine.